L’œuvre du grand écrivain d’origine roumaine Paul Celan (1920-1970) n’en finit pas de passionner la nantaise Marie-Hélène Prouteau. La voici sur ses pas à Paris mais surtout à la pointe du Finistère, là où Celan, écrivit les poèmes de sa « période bretonne ». Elle le raconte dans un livre aux allures de vagabondage littéraire.

« Sauver la clarté ». Ce sont les mots que Marie-Hélène Prouteau rattache à l’œuvre poétique de Celan. « Sauver la clarté », c’est le titre de son nouveau livre. Mais est-ce possible de sauver la clarté quand on est né dans une famille juive de Bucovine et que l’on est devenu, comme l’écrit Marie-Hélène Prouteau, « l’inconsolable du 29 juin 1942, du temps de l’assassinat de ses parents et des rafles antisémites dans sa Roumanie natale ». Celan émigrera en France où il sera traducteur et lecteur d’allemand à l’Ecole normale supérieure.

Mais pourquoi l’écrivaine nantaise s’intéresse-t-elle à ce point à l’œuvre de ce réprouvé ? Un lieu les réunit en réalité : la ville de Brest. Brest, où est née Marie-Hélène Prouteau dans les ruines de l’après-guerre. Brest et ses environs où Paul Celan a séjourné à deux ou trois moments de sa vie. Le grand écrivain a découvert le Finistère pour la première fois en 1954 dans un périple qui le fit déjà passer par Brest et Camaret sur les lieux où vécut Saint-Pol-Roux. Il revient en 1957 accompagnée de sa femme, l’artiste-graveuse Gisèle Celan-Lestrange. C’est cette année-là qu’il écrit un poème intitulé « Matière de Bretagne », commençant par ces mots : «Lumière des genêts, jaune ; les pentes/purullent contre le ciel ; l’épine/courtise la blessure… »

A Kermorvan en Trebabu

A l’été 1960, Paul Celan prend une location au domaine de Kermorvan, à Trébabu, près du Conquet. C’est de là qu’il écrit le 20 juillet une lettre à l’écrivaine Nelly Sachs, poète juive de langue allemande : « Nous sommes depuis huit jours en Bretagne, sous des ciels sereins, dans une petite maisonnette, à la lisière d’un gigantesque parce à l’abandon, qui est des plus amis du genre humain puisqu’ami du genre lapin. La mer est proche, les hommes que nous rencontrons, simples et amicaux ». Séduit par le lieu, il revient sur place durant l’été 1961. C’est ce cette époque (« respiration heureuse » dans sa vie, note Marie-Hélène Prouteau) que date sa visite à Brest et le poème inspiré par les lieux, intitulé « Après-midi avec cirque et citadelle », poème que l’on retrouvera en 1963 dans son principal recueil de poésie La rose de personne.

C’est ce poème brestois qui a beaucoup inspiré Marie-Hélène Prouteau. Elle avait déjà repris les derniers mots de ce poème (« Le cœur une place forte ») pour intituler un précédent livre sur le thème de la guerre et de la mémoire (La Part Commune, 2019). Cette fois, elle insiste beaucoup dans son livre sur la référence au poète russe persécuté Ossip Mandelstam dans le poème de Celan : « A Brest, face au cercle de flammes/sous la tente où bondissait le tigre,/j’ai entendu, finitude, ton, chant,/et je t’ai vu Mandelstam ».

Comme l’explique Marie-Hélène Prouteau, Paul Celan tutoie le poète qu’il n’a jamais rencontré mais qu’il connaît pour l’avoir abondamment traduit. Les deux hommes ont connu des drames similaires au cœur de cette histoire tourmentée du 20e siècle. Et aussi la même solitude et la même fin tragique : Mandelstam au Goulag, Celan à Paris où il se suicide en se jetant dans la Seine.

Se transfigure d’émerveillements et de légèretés

De Brest, Marie-Hélène Prouteau nous conduit ensuite à Leyde, aux Pays-Bas (dans la ville natale de Rembrandt) où elle découvre une fresque murale reprenant le poème brestois de Celan (l’écrivain y a fait un voyage en 1964). Mais il n’y a pas que Brest dans le séjour finistérien de Celan. Il y a aussi un certain nombre de poèmes (du « cycle breton » de La rose de personne) sur lesquels s’attarde Marie-Hélène Prouteau, aux titres bien évocateurs comme « Les blancs sablons « ou encore « Kermorvan » qui commence par ces mots : « Toi, petite étoile de centaurée,/toi aulne, toi, hêtre,toi,fougère, : avec vous, proches, je vais au loin, -/pays natal, tu nous prends au piège ». Marie-Hélène Prouteau note à ce propos comment le regard du poète « se transfigure d’émerveillements et de légèretés » et comment des « voies intérieures (…) se trament dans le poème, au fil d’énigmatiques formules langagières ». On notera enfin que Celan rédigera dans le Finistère un court texte récemment traduit dans le Cahier de L’Herne et étonnamment peu connu, sous le titre Les aphorismes de Kermorvan.

Avec tout ce matériau poétique, l’écrivaine nantaise livre une déambulation littéraire et un vagabondage poétique d’une grande richesse. Paul Celan en est le fil conducteur. Jusqu’à nous conduire, quittant Kermorvan, rue Tournefort à Paris, sur une autre fresque reprenant un de ses poèmes. C’est une autre partie importante du livre de Marie-Hélène Prouteau.

Pierre TANGUY.

Paul Celan, sauver la clarté, Marie-Hélène Prouteau, préface de Mireille Gansel, éditions Unicité, 141 pages, 14 euros.

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