Avec l’humour qu’on lui connaît désormais, après les excellents Passeur puis Interviews, JD Beauvallet, co-fondateur et rédacteur en chef mythique des Inrockuptibles, nous raconte son Angleterre dans Mind the gap. Avec légèreté, il devient observateur des différences culturelles entre ses deux pays et retrace finalement dans le même temps son parcours sur l’île de certains de ses hérauts, comme une suite haute en couleurs. C’est vif, tendre, empli d’anecdotes, parfois mélancolique, souvent extrêmement drôle ! Comme JD Beauvallet, notamment dans cet entretien où il est question de Manchester, petit laboratoire, de son avant-garde, de son parfum de houblon, d’une candeur salvatrice, de regard enfantin, d’un appartement attaqué à la hache, des concerts de chauffe des groupes à Brighton, de l’Europe menacée, de changement de peau pour devenir un autre et d’un incroyable humour anglais qui permet à Liam Gallagher de se moquer des cheveux de Ian McCulloch et à JD Beauvallet de se réjouir de pouvoir régulièrement traiter les Beatles de « couilles-molles » ! Jubilatoire.
Avais-tu en tête une sorte de triptyque avec tes deux précédents livres Passeur et Interviews (parus aussi aux éditions Braquage) ?
Je ne prévois jamais rien. Tout se passe par hasard. Je m’étais même juré de ne pas écrire de livre ! J’ai écrit un chapitre de Passeur à la demande de Romain (Lejeune), l’éditeur. Je lui ai dit : « Je vais écrire un chapitre comme ça tu vas te rendre compte à quel point c’est nul et sans aucun intérêt. » Il m’a répondu que ce n’était pas si nul que ça. Je lui ai dit : « J’en fais trois et j’arrête. » Et j’en ai fait 3, 4 et c’est parti d’une manière assez fluide en fait.
Et tu en es venu à raconter ton Angleterre ?
Oui, parce que ça a compté dans ma vie et ça continue : mes enfants vivent en Angleterre, mon épouse est anglaise. On y va souvent mais de moins en moins parce que c’est de plus en plus compliqué ! Ce qui est quand même ahurissant pour une génération qui a eu la liberté absolue de ses mouvements, qui prenait un train 5 mn après avoir décidé de partir en Angleterre… Les choses vont se compliquer nettement avec l’introduction de papiers préalables (liée au Brexit).
Tu sors d’un aspect purement professionnel pour entrer davantage dans l’autobiographie et la littérature d’une certaine façon. C’était ton intention ?
La littérature, pas du tout. Je ne revendiquerais surtout pas cette étiquette. Mais raconter l’Angleterre est une façon de ranger un peu le grenier après avoir déménagé à Biarritz. J’avais l’impression d’être dans un vaste bordel, de ne plus savoir où était mes affaires, mes goûts, mes passions… Ça m’a permis de compartimenter un peu mon existence.
Ce titre Mind the gap (Attention à l’écart, que JD Beauvallet entendait dans le métro londonien) laisse penser qu’il y avait un fossé, un changement assez radical entre la France et l’Angleterre pour toi et en même temps tu dis que tu t’es senti précisément à ta place en Angleterre ?
Même plus qu’en France. J’étais parti pendant un an ou deux à Manchester et Liverpool et suis revenu plus de 30 ans plus tard. Ce n’était pas prévu que je reste si longtemps, que je sois aussi à l’aise, aussi « chez moi », aussi proche de la culture, de la vie et des gens. Ça a été une grosse surprise.
La première fois que je passe vraiment du temps en Angleterre, après n’y avoir passé que des week-ends, j’arrive avec deux grosses valises à Manchester. C’est un peu radical comme expérience.
Tu évoques quelque chose de physique avec cette ville ?
Oui. A tel point que je suis physiquement obligé d’y aller une fois par an. Quand je commence à rêver de quartiers, que je m’imagine les endroits, je sais qu’il faut que je revienne. C’est un excellent instrument de mesure pour moi de ce qui se passe en Angleterre, de ce que seront les prochaines vagues ou vaguelettes.
Et je dois t’avouer que j’y suis allé il y a quelques semaines
Et que j’ai été un peu déçu par ce qu’on m’a fait écouter comme nouvelles musiques. Je suis sans doute tombé sur un creux de vague. Je revenais toujours galvanisé de Manchester avec tellement de propositions, de choses qui se façonnaient, se mélangeaient, que ça allait débouler sur quelque chose de génial, même si parfois, ça ne l’a été que pour moi. Par exemple, Wu Lyf (2008-2012) : on n’est pas nombreux à s’être enthousiasmé pour ce groupe. Il incarnait pourtant selon moi quelque chose d’important.
Mais là, je n’ai pas senti une grande excitation mais plutôt les gens un peu résignés, un peu las. D’ailleurs, il existe une affiche célèbre de Tony Wilson, patron de Factory Records, qui disait « Nous sommes à Manchester, nous faisons les choses différemment ici ». Des gens à Manchester ont repris cette affiche, sa mise en page et la typo en disant : « Nous sommes à Manchester, nous faisons les choses… » et à la ligne : « Exactement comme les autres villes d’Angleterre, obsédées par le pognon, les buildings… » Il y a eu un changement d’attitude : Cette espèce de certitude que Manchester est dans le camp des gagnants en matière de musique est un peu révolue parce que ça fait quelques années qu’il n’en est pas émergé de groupes vraiment fondamentaux.
Alors que jusque là pour toi, c’était vraiment un avant-poste ? Tu découvrais ce qui allait sortir ?
C’était mon petit laboratoire privé ! J’avais un circuit d’informateurs qui me tenaient au courant de ce qui se tramait dans les caves ; j’allais dans les studios de répétitions, les salles de concerts. J’avais une vision assez globale et précise de ce qui allait passer à Manchester et en général, ce qui s’y passait allait se passer dans le reste du pays quelques mois ou années plus tard. Quand on maîtrise l’air du temps de Manchester, on maîtrise celui de l’Angleterre. Et là, je n’ai pas senti quelque chose de très exaltant.
On comprend que dès l’adolescence, l’Angleterre est importante pour toi. Tu la connais notamment via des amis de tes parents, par ta grand-mère paternelle. Il y avait déjà un lien avant même celui de la musique ?
Oui. Il y a toujours eu une espèce de lien invisible entre ma famille et l’Angleterre. Ma grand-mère était partie dans les années 20-30 passer quelques mois en Angleterre, ce qui à l’époque ne se faisait pas. Elle s’est retrouvée à Bristol, où elle a peut-être rencontré la grand-mère des Massive Attack ! (rires)
Mes parents avaient beaucoup d’amis anglais qui venaient à la maison et j’adorais leur côté très raide et en même temps complètement absurde, capable de sortir une énorme connerie avec un air de Premier Ministre, ou de croque mort même ! (rires)
Tu évoques les États-Unis qui t’attiraient aussi. Ça aurait aussi pu être ça ?
Oui. J’avais posé ma candidature pour être jeune homme au pair dans l’Arkansas. Tout était calé, réglé. Je partais aux Etats-Unis et d’un seul coup, j’ai perdu la communication avec la famille et je soupçonne ma propre famille de s’être inquiétée et de s’être dit que j’étais trop instable pour partir tout seul 6 mois.
Je me suis spécialisé ensuite dans la musique anglaise parce que j’étais sur place et que j’avais les contacts mais à la base ma vraie passion, c’est Lou Reed, le Velvet underground, la scène de New-York… C’est vraiment ça qui m’excite le plus.
Il y avait quelque chose de la fuite dans ton installation en Angleterre ?
Oui parce que je suis parti sans billet de retour. Je m’interdisais de revenir en fait. Je me suis dit : « C’est la première fois de ta vie que tu as pris une décision qui te concerne, qui t’implique, qui te déterminera sans doute pour le reste de tes jours. Tu ne fais pas marche arrière. » Je me suis forcé parfois à être plus enthousiaste que la situation ne le méritait. Mais je ne voulais surtout pas avoir de regrets. J’ai vraiment brûlé les ponts entre l’Angleterre et la France.
Tu évoques notamment le quartier où tu vivais, la violence et les risques qui étaient présents ?
C’est toujours inquiétant quand son appartement est attaqué à la hache ou qu’on se retrouve avec des coups de feu devant sa propre maison, tirés depuis une voiture, avant que les deux gangs se coursent dans la ville armes aux poings. C’est toujours flippant. Surtout que je ne venais pas du tout d’un milieu comme ça. Si j’avais grandi dans une grande ville, j’aurais été peut-être plus rodé. Mais je déboulais de la campagne, directement quasiment.
Tu écris d’ailleurs qu’une certaine candeur, une naïveté te sauvaient ?
Complètement. J’ai demandé de l’aide à des gens à qui je n’aurais très clairement pas dû adresser la parole mais qui, surpris par ma demande, sont intervenus, m’ont aidé. C’est drôle que tu me dises ça parce que je parlais ce matin avec un Basque qui me disait que la première chose qu’il avait remarqué chez moi était le côté enfantin du regard. Je crois que j’ai un côté vraiment enfantin qui me sauve du monde des adultes.
Tu laisses entendre que cette candeur n’existe pas vraiment en Angleterre ?
Disons que les Anglais que j’ai fréquentés sont incroyablement pragmatiques et ils n’ont pas forcément beaucoup de place pour la naïveté, la candeur, pour l’innocence. Ils ont souvent, au jeu des bandes, quelques coups d’avance. Il faut le comprendre et anticiper. On se demande parfois pourquoi ils réagissent d’une certaine façon et on le comprend parfois des mois après.
Tu évoques aussi l’humour – d’ailleurs LES humours anglais dis-tu – parfois même à leur corps défendant, ou tu parles des bons mots des musiciens. Ça a contribué à te séduire ?
Cet art de la répartie, de la punchline définitive est fascinant. Surtout que je suis allé dans les villes où il est le plus affûté : Manchester, Liverpool, Newcastle… ça se vanne en permanence. Et si on ne vanne pas en retour, on est laminé, on est mort. Et les gens se vexent parce qu’ils attendent un retour, un ping-pong. J’ai appris cette ironie, ce second degré sur place.
D’ailleurs, depuis que je suis à Biarritz, je rencontre des airs consternés quand j’utilise ce second degré ou ces espèces de punchlines un peu agressives mais pleine de tendresse. Les gens le prennent au premier degré. Il faut vraiment que je fasse gaffe ici. J’ai été déformé par le mauvais esprit anglais ! (rires)
Tu parles aussi des écureuils, du football, de la relation ambiguë des Anglais avec la monarchie, avec la Reine, la cuisine aussi… Tout ça t’a plu d’emblée ou tu as appris à l’aimer ?
J’ai appris à l’aimer. Surtout je ne voulais pas être plus royaliste que le roi. Je n’aime pas les Français qui débraquent à Londres et au bout de 15 jours renient leur français, leur culture. Je n’ai jamais renié ma culture mais je lui ai additionné plein de choses. Je n’étais pas parti pour aimer la cuisine anglaise et Dieu sait qu’aujourd’hui il y a des plats que j’adore, qui me manquent, ou que je cuisine…
L’humour, je le vénérais déjà depuis bien longtemps. Parce qu’il ne faut pas croire que c’est Benny Hill. C’est aussi les Monty Python. C’est surtout l’Anglais moyen qui paraît sinistre, coincé, et qui va sortir un truc énorme qui fera éclater de rire ! (rires)
C’est une déclaration d’amour à l’Angleterre qu’on lit. Par exemple au moment du Brexit que tu détailles, tu le vis comme une déchirure. Ça parait presque plus dur pour toi que ce qui peut se passer ne France depuis quelques années, avec un repli sur soi et une montée des extrêmes ?
Oui parce qu’à ce moment-là, je me sentais sans doute plus proche de l’Angleterre. Je n’avais pas vraiment l’intention de revenir en France. J’avais l’impression d’avoir trouvé un endroit où j’étais vraiment chez moi, où je pouvais être moi-même avec tous les défauts que ça implique. Et d’un seul coup, l’Angleterre qui m’avait toujours accueilli les bras ouverts, m’a dit : « Ce n’est pas qu’on t’aime plus mais qu’on t’aime moins… » C’est vraiment ce que j’ai ressenti. Quand je me réveille, je suis en larmes quand j’apprends que le Brexit a finalement été le choix des Britanniques. Ma femme m’a dit de pas le prendre aussi personnellement. Mais je n’ai pas eu d’autre choix. Je venais d’investir 30 ans de ma vie en Angleterre.
C’était une rupture mais un peu hypocrite, un peu doucereuse, qui ne dit pas son nom… Même si on m’a fait des remarques un peu en douce, personne ne m’a attaqué frontalement, aucune administration ne m’a demandé de partir. Ce sont un peu des problèmes de riches que j’ai. Mais c’est un truc un peu diffus, confus, qui me fait dire que je ne suis plus chez moi.
Tu fais un parallèle avec la situation française ?
Malheureusement. D’ailleurs je pense que (Elon) Musk va vite intervenir dans la vie politique française comme il le fait dans la politique anglaise, en offrant des financements à des partis. On ne va pas dans le sens du progrès.
Quand tu vois des documentaires sur les sixties en Angleterre avec la libération sexuelle, des idées, des femmes… on a l’impression que c’est une espèce d’apogée, de zénith des avancées sociales. Et je pense que là on régresse, et désormais en courant. C’est pour ça aussi que je ne suis pas revenu à Paris mais au Pays basque, qui est un endroit un peu à part où je sais que les gens résisteront.
L’Europe est vraiment menacée par des gens qui lui veulent le plus grand mal alors que je me considère comme un Européen convaincu, pur et dur. J’ai voyagé dans toute l’Europe où j’ai rencontré des gens avec lesquels j’ai confronté mes idées. Je ne suis pas très enthousiaste de ne parler qu’à des Français.
Tu parles moins de musique et de musiciens dans ce livre mais quand même tu les évoques et notamment aussi leur humour. C’est caractéristique des musiciens anglais ?
Oui parce que c’est un mode d’attaque et de défense. Ils se vannent entre eux en permanence. Et ça peut prendre des proportions inquiétantes, quand ça finit en bagarre de rue entre deux groupes et leurs entourages… Mais contrairement aux groupes américains par exemple, il n’y a ni armes à feu, ni armes blanches. Ça se vanne mais ça reste entre gentlemen de caniveau, si je puis dire. L’art de la punchline tu la comprends quand tu parles à un Ian McCulloch à Liverpool ou à un Liam Gallagher à Manchester. Ce sont des maîtres !
Une fulgurance me vient à l’esprit : un jour Ian McCulloch d’Echo & the Bunnymen rend visite aux membres d’Oasis qui sont un peu perdus et cherchent un repère. Il se retrouve face à Liam Gallagher qui regarde ses cheveux et lui dit : « Oh la la, avant tes cheveux c’était un gratte-ciel, maintenant c’est un bungalow ! » (rires) Où ils vont chercher des idées pareilles !
L’utilisation de la pop musique dans les stades anglais, c’est d’un humour incroyable. C’est ahurissant. Comme par exemple, de faire une musique joyeuse sur la mélodie de Love will tear us apart de Joy Division. Et c’est une chanson régulièrement chantée dans les stades anglais !
Tu as le sentiment que cet humour t’a un peu contaminé, a contribué à te former ?
L’Angleterre m’a vraiment construit. Je n’avais pas cette culture systématique de la vanne, de la punchline quand j’étais encore résident français. C’est venu par auto-défense. En fait, tu te fais agresser sur tout au sens « vanne » du terme. Par exemple, si tu as un pull rouge, on va t’en parler pendant 20 ans. Ils n’oublient rien. C’est le comique de répétition jusqu’à l’obsession. Tu piques des fous rires parfois 10 minutes après. Un peu comme dans les blagues de Raymond Devos, qu’il faut laisser macérer… Au début j’avais toujours 3 ou 4 vannes de retard quand j’étais dans un café avec des Anglais. Ils s’envoient tellement de trucs à la gueule que le temps de les comprendre, de les traduire, de réaliser à quel point c’était drôle, ils en ont 4 d’avance.
Tu racontes Manchester, Liverpool mais aussi Brighton. Tu écris que cette ville a aussi été une sorte de laboratoire pour toi. Ton but était d’être là où ça se passe ?
Je connaissais Brighton pour y être allé souvent en famille. Je savais que c’était un peu l’antichambre de Londres. Tous les groupes qui venaient faire des concerts en Angleterre faisaient leurs concerts de chauffe à Brighton. Je savais que ça me permettrait de voir des groupes importants dans des petites salles à leur tout débuts et surtout dans des salles où je ne connaissais personne. Il n’y avait pas d’industrie à Brighton à l’époque. Je pouvais redevenir juste un fan de musique qui vient voir un concert, qui paie sa place le plus souvent, qui est au premier rang et se réjouit de voir les Strokes quand ils font leur premier concert en Grande-Bretagne etc…
Tu racontes aussi que tu n’as jamais écrit sur les Beatles et que tu ne les écoutes pas ?
Déjà, j’ai un frère qui n’écoute quasiment que les Beatles. Je ne pouvais pas y échapper. Je n’ai pas besoin de les écouter parce qu’on les entend partout. Ça fait partie tellement du fonds commun de culture que je peux te chanter -très très mal- leurs chansons. Mais ce n’est pas pour ça que j’aurais de la tendresse pour eux. Je n’ai pas beaucoup de sympathie pour les Beatles en tant qu’êtres humains, pour avoir lu pas mal de choses sur eux. Je les trouve assez hypocrites, manipulateurs, mesquins sur certains sujets… C’est un peu pour ça que je n’ai jamais écrit sur eux. Je n’ai pas envie d’écrire des saloperies sur les Beatles… Quoique les traiter de couilles-molles une fois de temps en temps, ça ne fait pas de mal ! (rires)
Tu dirais que Bowie, que tu as rencontré, avait l’un de ces humours anglais qu’on évoquait, avec beaucoup de vannes ?
C’étaient des vannes mais plus élégantes, plus discrètes, très drôles. Mais peut-être avec un peu plus de calcul et de background intellectuel. Des punchlines plus intello. Quand il parlait de son enfance, il redevenait le kid de Brixton, qui vivait comme une espèce de pacha adolescent, qui vannait les autres, se battait. Le gentleman qu’on a connu sur la fin de sa vie n’était pas le jeune homme qu’il était adolescent. Il avait beaucoup d’humour mais beaucoup de retenue aussi.
Mais de toutes les popstars anglaises, c’est la seule à ne pas avoir eu de langue de bois, à toujours donner son opinion sur les artistes, ses confrères. Il était assez dur mais n’hésitait pas à donner son opinion.
Tu écris que tu n’es jamais revenu d’Angleterre. Elle t’a fabriqué ?
Complètement. Je serais une autre personne sans l’Angleterre. Beaucoup de mes repères et ceux de ma famille sont anglais. On vit à Biarritz mais dans un appartement qui pourrait être en plein cœur de Londres : la décoration, l’aménagement… C’est une espèce de petite colonie anglaise. D’ailleurs, un truc ne trompe pas : au mur, ce sont des prises anglaises, qu’on n’a pas changées.
Tu y reviens souvent. Beaucoup de choses te manquent ?
Ce sont des choses dérisoires. D’aller dans tel magasin ou petite boutique, voir telle ou telle personne, boire un coup avec Dave Haslam (écrivain et DJ, notamment à la célèbre discothèque mancunienne Haçienda) à Manchester… Ce ne sont pas des trucs grandioses mais qui font du bien, qui rassurent et qui font te rappeler d’où tu viens.
Manchester est la ville anglaise la plus importante pour toi ?
C’est la première ville où j’habite et c’est là que je deviens qui j’ai envie de devenir en me débarrassant de ma vieille peau. Devenir quelqu’un d’autre m’a ouvert toutes les portes, toutes les libertés. Manchester a été une fascination avant que j’y aille parce que j’adorais cette musique, les Buzzcocks, Joy Division… Et ça a été encore pire quand j’y ai été parce que je suis arrivé en même temps que les débuts des Smiths que je voyais dans des petites salles au début. Ensuite il y a eu les Stone roses, les Happy Mondays… Beaucoup des groupes qui ont le plus compté dans ma vie venaient de Manchester. Donc il y a un truc très fort qui restera jusqu’à la fin de mes jours.
Il y a une odeur très précise à Manchester que je hume quand je sors de la gare. Des années après y avoir habité, on m’a dit que c’était l’odeur du houblon que j’aimais, parce qu’il y a des brasseries. Qui ne devrait pas me toucher parce que je ne bois pas de bières…
Avec cette odeur, une autre chose me fascinait : un sifflement permanent, une espèce de truc lancinant comme un drone. Là encore des années plus tard on m’a dit que c’était le vent dans les échafaudages, la ville ayant été en chantier permanent pendant des années. On a démystifié les deux choses qui me fascinaient à Manchester.
Le dernier chapitre, même s’il est plein d’humour, est assez sombre. Tu évoques la maladie de Parkinson. Je peux te demander comment tu vas ?
Aussi bien que ça peut aller. En tous cas, je ne me laisse pas déterminer par ma maladie. Je refuse de devenir ma maladie. J’ai très vite quitté les groupes de discussions où on passe sa vie à se plaindre, à gémir et à se dire Quelle injustice. Je trouve qu’il y a pire injustice. Je fais tout pour vivre aussi bien et aussi confortablement que je peux en faisant beaucoup de sport, d’exercice et de marche. Et je dis Parkinson of a bitch !
Recueillis par Grégoire LAVILLE
Crédit photo : Bovus
Mind the gap, Une vie en Angleterre aux éditions Braquage











