L’histoire littéraire de la capitale bretonne s’enrichit d’un nouveau livre. Après avoir évoqué le 20e siècle dans Rennes de Céline à Kundera (PUR, 2016), Georges Guitton, ancien journaliste à Ouest-France, aborde le 19è siècle à travers le portrait fouillé de 9 écrivains : certains ont vécu quelque temps à Rennes et en parlent dans leurs livres, d’autres y ont été conduits par les hasards de la vie ou dans le cadre d’un projet de livre.

Qui sont ces 9 écrivains « épinglés » par Georges Guitton ? Nommons-les : Chateaubriand, Paul Féval, Leconte de Lisle, Gustave Flaubert, Gérard de Nerval, Raoul de Navery (de son vrai nom Eugénie Saffray), Alexandre Dumas, Octave Mirbeau, Alfred Jarry.  Leurs propres liens avec Rennes sont extrêmement divers. Gustave Flaubert, par exemple ne fit qu’y passer en 1847 à l’occasion de son voyage en Bretagne avec Maxime Du Camp (Par les champs et par les grèves). Il se contentera de s’attarder sur le sort d’un phoque dans une baraque foraine (Georges Guitton tirera de cette anecdote un précédent livre sous le titre Le phoque de Flaubert, PUR 2021).

Ce qui frappe à la lecture de ces différents itinéraires d’écrivains, c’est d’abord le rôle essentiel qu’a pu jouer, pour certains d’entre eux, la formation qu’ils ont reçue dans tel ou tel établissement scolaire de la ville (très attractive sur le plan éducatif). C’est vrai, par exemple, pour Chateaubriand qui entra dans le collège de la ville à 13 ans en 1781. C’est encore plus vrai pour Paul Féval, né natif de Rennes, qui fit sa scolarité au lycée avant d’entamer des études de droit puis de monter à Paris à l’âge de 20 ans. Georges Guitton affirme d’ailleurs que Paul Féval (1816-1887) est « le seul écrivain véritablement rennais de tous les siècles passés ».

Leconte de Lisle, venu de l’île Bourbon, mena, lui,  une vie d’étudiant bohême à Rennes. Quant à Octave Mirbeau, il fut pendant deux ans (de juin 1863 à décembre 1864) pensionnaire au collège Saint-Vincent, où il fut très malheureux : « Ce dont il souffre le plus, raconte Georges Guitton, c’est de l’indifférence. L’indifférence des professeurs devant la tristesse des élèves, l’indifférence des camarades dont il quête en vain l’affection et la solidarité ». Et pour ce qui est d’Alfred Jarry, on le découvre élève du lycée pendant trois ans de 1888 à 1891. Amateur de farces destinées à se moquer d’un professeur chahuté, il s’inspirera de ce dernier pour créer sa célèbre pièce Ubu roi.

« L’élégante renommée de Rennes »

Le livre de Georges Guitton fourmille ainsi d’informations sur la vie scolaire et universitaire de l’époque et, au-delà, sur la vie de certains quartiers à travers des épisodes et anecdotes concernant tel ou tel auteur présenté dans ce livre. Car c’est une image inédite de leur ville que l’ancien journaliste d’Ouest-France renvoie ainsi à ses lecteurs rennais. Rennes n’est plus tout à fait dans Rennes (celle qui fut la « Vieille capitale des Etats bretons » et une « métropole parlementaire »).

« A l’époque de Paul Féval, note Georges Guitton, ce qui caractérise Rennes, c’est la nostalgie, son inguérissable regret d’une époque idéalisée où la ville incarnait un pouvoir vigoureux face aux empiètements de la monarchie. Tout cela balayé par la Révolution ». Ce qui n’empêchait pas, malgré tout, l’auteur du Bossu d’affirmer que « la ville n’a point perdu de son élégante renommée » et qu’elle « a toujours le centre noble ». L’honneur est sauf, souligne Georges Guitton, parlant d’un Paul Féval « à la fois chauvin et détracteur » et « en cela très rennais ».

Car en fait de chauvinisme, Rennes pouvait s’enorgueillir d’avoir été le théâtre des prémices de la Révolution français comme le raconte Chateaubriand. A 20 ans, en mai-juin 1788,  il vient, souligne Georges Guitton,  « se mêler à la fronde des nobles contre le pouvoir royal ». Faut-il aussi rappeler que c’est à Rennes que se déroula le procès Dreyfus, l’occasion pour Octave Mirbeau de refaire surface dans la ville pour, finalement, ne pas écrire une seule ligne sur cet événement.

Préfaçant ce livre, l’académicien Pascal Ory souligne qu’il intéressera à coup sûr « les Rennais de naissance et de cœur, curieux de découvrir l’image qui leur est ainsi renvoyée de ce qui est moins une géographie qu’une histoire, moins une nature qu’une culture ». Mais il y a aussi tous ceux qui aborderont ce livre sous l’angle de l’histoire de la littérature, « ce qui finit par faire beaucoup de monde, note Pascal Ory, surtout quand l’auteur s’appelle Chateaubriand, Dumas ou Flaubert ». On pourrait y ajouter Gérard de Nerval qui trouva à Rennes le cadre de son roman inachevé Le Marquis de Fayolle. Quant à Alexandre Dumas il vint à Rennes avec l’ambition d’écrire un roman sur le suicide, dans un hôtel de la Rue Le Bastard, de l’amiral de Villeneuve, le vaincu de Trafalgar. Mais le roman ne vit jamais le jour.

Pierre TANGUY.

Rennes de Chateaubriand au Père Ubu, Georges Guitton, Presses universitaires de Rennes (PUR), 2023, 180 pages, 20 euros.

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