40 hommes et 12 fusils, un roman graphique de Marcelino Truong HermineHermineHermineHermine

La guerre d’Indochine s’éloigne de nos mémoires, les derniers témoins disparaissent, et il n’en reste que les récits synthétiques des manuels d’histoire. Certains la confondent même avec la guerre du Vietnam. C’est dire à quel point 40 hommes et 12 fusils s’avère un livre indispensable afin de clarifier les évidences. 

La guerre d’Indochine est un conflit colonial perdu par la France en 1954, au terme de neuf années d’affrontements contre l’Armée de libération menée par Hô Chi Minh ; les conséquences politiques qui en résultèrent furent la division du Viêt Nam en deux parties : Nord et Sud.  La guerre du Viêt Nam (parfois appelée Deuxième guerre d’Indochine) est celle qu’ont menée dès 1955 la République démocratique du Viêt Nam soutenue par la Chine au nord du pays (Viet Cong), face à la République du Viêt Nam, au sud, aidée militairement par les États-Unis. Après avoir combattu les Français, les Vietnamiens du sud ont donc pris les armes contre à leurs propres compatriotes du nord politiquement opposés, jusqu’à la chute de Saigon (future Hô Chi Minh-Ville) en 1975. Ce jour marque la fin des Guerres indochinoises et la réunification du pays sous obédience communiste d’influence maoïste.

Un œil derrière l’épaule

Après avoir raconté la Guerre du Vietnam à travers son autobiographie en deux tomes : Une si jolie petite guerre et Give a Peace a Chance, Marcelino Truong jette un œil plus loin derrière l’épaule et s’intéresse cette fois au conflit précédent, celui de la Guerre d’Indochine. Il a pour cela imaginé un héros perdu dans la tourmente post-indochinoise. Nous sommes en 1953, à Hanoï, capitale de la République démocratique du Viêt Nam toujours sous protectorat français, mais écartelée entre les partisans de l’empereur Bao Daï reconnu par la France, et les révolutionnaires menés par Hô Chi Minh. C’est ici, au cœur d’un pays influencé par la démocratie occidentale, et l’incidence chaque jour plus vive des Maoïstes chinois, qu’un jeune fils de bonne famille, étudiant aux Beaux-Arts, mène une vie de bohème faite de culture et de plaisirs. Il fredonne des airs de jazz et rêve de Saint-Germain-des-Prés. Contraint de fuir la capitale pour éviter la conscription, il se réfugie dans un village avant d’être embrigadé malgré lui dans l’armée révolutionnaire. Suspect à cause de ses origines – Minh est un bourgeois lettré représentant tout ce que les communistes méprisent – il ne devra son salut qu’à ses talents de dessinateur. La guerre des images et des tracts fait rage.  D’autres artistes sont également enrôlés. Afin de sauver sa peau, notre anti-héros se fait passer pour un sympathisant de la cause du peuple et s’engage chez les Rouges.

Admirable travail de mémoire

Les historiens minimisent la composante nationaliste dans le communisme du XXème siècle. Le mouvement se disait international, alors qu’il était avant tout farouchement nationaliste. Terreurs et multiples génocides permirent aux communistes de mettre en œuvre leur projet d’une société faussement égalitaire. La propagande vietminh n’avait pas pour mission d’aider le peuple, moins encore de le libérer d’un colonialisme oppresseur, mais bien plutôt de formater les esprits au bénéfice d’une classe dirigeante bénéficiant de quartiers privés. Le but était l’embrigadement de la population dans divers groupuscules où régnait une discipline de fer.
Marcelino Truong brosse le portrait de cette époque. Une reconstitution faite au cordeau. Ses insertions de pleines pages couleurs dans un travail bichromique ourlé de noir expriment d’étonnantes ruptures, sorte de respirations indispensables au souffle de l’histoire ; idem avec les dessins de propagande repris à l’identique de ce qu’ils furent à l’époque, comme le nécessaire rappel des causes objectives d’un redoutable conflit. Un travail minutieux qui vaut celui des meilleurs livres d’histoire. Le ton est juste. Propre à la folie des hommes lorsqu’il s’agit de faire la guerre.  Les commissaires politiques chinois n’en sortent pas grandis. Certains militaires français non plus.

La bonne parole de l’Oncle Hô

Le périple de Minh est celui d’un jeune homme introduit dans une des formations combattantes d’Hô Chi Minh rompues aux stratégies de la guerre d’opinion. Chacun de ces groupes étaient constitué d’une quarantaine d’hommes (et/ou de femmes) : artistes plasticiens, écrivains, poètes, musiciens, comédiens, etc., tous embrigadés au service de la propagande. Une escouade de douze soldats en armes les encadrait, assurant leur sécurité, mais aussi et surtout leur emprise sur les villages qu’ils visitaient pour prêcher la bonne parole de l’Oncle Hô. Leur devise : « Chaque artiste est un combattant politique ». 40 hommes et 12 fusils va au-delà du simple roman graphique, il est avant tout une leçon d’histoire dont les événements prendront fin lorsque le dernier hélicoptère américain quittera l’ambassade des États-Unis à Saigon, le 30 avril 1975.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mai 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Documentation : Salvador Siguero Fernandez

40 hommes et 12 fusils, un roman graphique de Marcelino Truong aux éditions Denoël Graphic – 294 pages couleurs – Format 19 x 24 cm – 28,90 €

L’Homme de l’année 1975, le dernier pilote américain de Saigon, une bande dessinée de Pécau, Fabiani et Fernandez aux éditions Delcours – 64 pages – 15,50 € (Gutenberg) – 9,99 € (numérique)

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