Comme René Barjavel avec son roman L’Enchanteur dans lequel il revisite la biographie de Merlin, Jean-Claude Servais réinvite la légende de la fée Mélusine à travers celle de son fils, un certain Bellem, dont l’histoire le mène vers des chemins tortueux.
Nous sommes dans les Ardennes liégeoises, en l’an de grâce 1750, non loin de Reinhardstein, célèbre village proche de la frontière du Saint-Empire romain germanique. Bellem et sa mère se rendent chez le marquis de Mauban où l’enfant sera abandonné avec pour seul bagage une lettre révélant qu’il est le fils de la fée Mélusine. Recueilli par la famille marquisale redevable de sa fortune à Mélusine, Bellem est éduqué comme le propre fils des Mauban, mais le garçon ne va pas s’intégrer facilement au sein de l’éducation nobiliaire que l’on souhaite lui transmettre.
Force d’une intrigue
La lettre de Mélusine pour monsieur de Mauban ne laisse aucun doute : il est bel et bien le père de Bellem. Plus qu’un déshonneur, cette découverte est une véritable opprobre pour la marquise : comment un homme peut-il à ce point fauter contre son épouse avec une gitane, presqu’une sorcière, d’autant que cette Mélusine vit aux abords des marécages et aurait, dit-on, le corps d’Échidna, une créature mythologique mi femme-mi serpent. Certes, les gracieuses apparences de Bellem sont rassurantes, bien qu’il ne soit pas un enfant facile, tant s’en faut ; rien toutefois d’inquiétant jusqu’au jour où l’on découvre son allergie à l’eau bénite lorsque Mauban souhaite le faire baptiser. Et puis, il y aura ce fameux soir où Bellem visite le grenier avec sa demi-sœur, Marie-Charlotte, les deux enfants font alors une étrange découverte…
De multiples variations sur le vert
Avec Bellem, toutes les louanges relatives au travail de Servais sont en-deçà de ce qu’elles méritent, inutile d’en rajouter. Il semble préférable d’acclamer ce qui d’ordinaire passe inaperçu. Ainsi, la mise en couleurs de cette bande dessinée mérite les plus belles attentions. Elle est signée par Raives autour de multiples variations sur le vert. On pense immédiatement à la genèse – « Que la terre verdisse de verdure, d’herbes portant semence et d’arbres donnant du fruit, chacun selon son espèce. » (G., I,11-13) – genèse donc, mais aussi ambivalence des symboles relatifs à cette couleur qui, pour les uns fera foi de vie, de chance et d’espérance, là où d’autres lui attribuent des références liées au désordre, aux poisons, à tous les diables et certaines créatures malfaisantes. Le vert n’est pourtant pas une couleur caricaturale dont on peut dire qu’elle s’étend de l’anis au gazon… du gentil au méchant… du vilain au beau… Bien au contraire.
De l’émeraude à la chartreuse
La liste des verts s’étend de l’émeraude à la chartreuse, en passant par le mélèze, la menthe, le chrome, la mousse, le kaki, également l’olive, le jade, l’absinthe et, dans des tons plus clairs, citons l’amande, le céladon, l’eau, etc. Toutes ces teintes et leurs déclinaisons figurent dans Bellem. Chaque planche est un plaidoyer de chlorophylle, tantôt sombre et impériale, tantôt plus discrète et opaline. Dans une élégant consensus chromatique semblable à celui d’une harmonie musicale, Raives illustre comment plusieurs verts côte-à-côte peuvent s’unir pour en engendrer d’autres. Il nous offre les couleurs d’un poète dont la symbolique renvoie aux rubans d’Alceste, à la fois à la sagesse et à la folie, comme si le vert, autrefois délaissé, rejeté et fort mal aimé (peut-être parce qu’il saturait les campagnes) était devenu aujourd’hui riche de multiples espérances agrestes.
Chemin du merveilleux
Bellem est une œuvre onirique construite sur un scénario délicat qui oscille entre le réel et le fantastique. D’une légende abondement traitée dans les littératures celtique et saxonne, Jean-Claude Servais, tel un grand conteur, parvient à signer une élégie sentimentale et mélancolique. Au fil d’un véritable travail de magicien, il nous transporte vers les Pays-Bas autrichiens qui deviendront la Belgique un siècle plus tard. Cette bande dessinée n’en est pas une de plus. Elle est celle qui s’ajoute à l’œuvre. Servais est l’unique dessinateur dont le fantastique rejoint parfois la vraie vie. Chacun choisira ou non de faire le voyage en sa compagnie.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Avril 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
© Romain Rixhon (Photographie bandeau)
Bellem, une bande dessinée de Jean-Claude Servais (Mise en couleurs de Raives) aux éditions Aire Libre, 88 pages couleurs – 237 x 310mm – 17,95 €













