C’est une Bretonne qui, la première, fit honneur au beau sexe du 9ème art dès 1905. Bécassine fut suivit quatre ans plus tard par l’Espiègle Lili, puis toute une kyrielle d’héroïnes résolues à ne pas s’en laisser compter.
Parmi les nouvelles héroïnes de bande dessinée, l’une des plus fameuses s’appelle Lady S. Est-elle Néo-zélandaise ou Estonienne ?… Fille d’ambassadeur américain ou de juifs dissidents d’URSS ?… Victime de chantage ou espionne de haut vol ?… Personne ne le sait vraiment. Née en 2004 dans l’imagination de Jean van Hamme et Philippe Aymond, Lady S. est une série en continuité du cortège des héroïnes qui l’ont précédée depuis un siècle.
La rébellion d’une Bretonne
La première de ces héroïnes s’appelle Bécassine. Elle nait en 1905 sous la plume de Jacqueline Rivière et le dessin de l’Amiénois Émile Pinchon ; l’Amiénois est une partie de la Haute-Picardie qui occupe aujourd’hui le milieu du département de la Somme, une précision d’importance car le dessinateur s’inspire des costumes et coiffes picardes pour le vestiaire de son personnage, ainsi que de la bécassine, célèbre oiseau couru par les chasseurs de baie de Somme, pour son patronyme. En 1913, Jacqueline Rivière est remplacé par Caumery (pseudonyme de Maurice Languereau), lequel fait de Bécassine – sans que l’on sache pourquoi – une Finistérienne baptisée Annaïk Labornez, tout en lui conservant son fameux sobriquet. Dès lors, notre Bretonne entame une carrière de héros récurrent, ce héros est en outre une héroïne, phénomène inédit pour l’époque, posant ainsi une pierre blanche dans le féminisme français.
Le grand reproche fait à Bécassine est son idiotie. Elle est toutefois loin d’être nigaude, en tout cas moins que son entourage constitué d’abrutis en regard de la classe sociale à laquelle il appartient : les domestiques sont des idiots pour les maîtres… les aristos pour les bourgeois… les bourgeois pour les paysans… Seule oasis dans cet océan de stupidité, notre Bécassine qui tire chaque fois son monde de la panade grâce à des idées, certes farfelues, mais toujours pertinentes. Ses combines illustrent la sagacité des petites gens face à la prétention des nantis mal éduqués. Au reste, ce n’était ni les Picards ni les Bretons que visait à l’origine Jacqueline Rivière, mais l’ensemble des domestiques et de la paysannerie afin que ses jeunes lectrices comprennent qu’elles n’avaient rien à en espérer. Nous étions, rappelons-le, en 1905.
Lili et le chien des Allendale
Tandis que Bécassine s’initie à la liberté sage des filles mal dégrossies, en octobre 1909, dans le n°1 de l’hebdomadaire Fillette, apparait un personnage beaucoup plus turbulent prénommé Lili. Jo Valle – dont Sartre évoque dans Les mots l’attrait qu’exerçaient sur lui les bandes dessinées de celui qu’il nomme par son véritable prénom : Joseph Valle – en partage la création au scénario, avec André Vallet au dessin. Il faut toutefois attendre 1946 pour que Lili rencontre les auteurs qui lui assureront gloire et postérité. La scénariste Bernadette Hiéris accompagnée par le talent du dessinateur Gérard Alexandre élargissent l’envergure du personnage et, à partir de Lili travaille (1952), les blocs de texte sous l’image sont remplacés par des bulles.
Lili voyage beaucoup. On la retrouve à Deauville… aux sport d’hiver… en Égypte… en Angleterre… au pays des lions… aux Indes… puis elle devient bandit Corse… visite la Grèce… découvre l’Espagne… investigue les grottes du Périgord… ira même sur la Lune, mais rien au sujet de la Bretagne, elle n’y viendra jamais officiellement, même si certaines illustrations s’en rapprochent dans Lili et le chien des Allendale. Autant de péripéties au fil desquelles la petite blonde dissipée se transforme en jeune fille de son époque, autonome, soucieuse de son indépendance et décidée à prendre sa vie en main. Elle devient une femme moderne, adopte une coiffure plus courte, plus dynamique et porte le pantalon.
Premières incarnations du féminisme
Si Bécassine et Lili sont associées aux premières velléités féministes, elles ne participent en revanche pas à la bonne réputation de la bande dessinée dans les milieux scolaires et éducatifs selon lesquels tout ce qui s’éloigne du carcan des bonnes meurs est nécessairement vulgaire. Ce que l’on appelle alors « la presse illustrée pour la jeunesse » se retrouve au centre d’un combat entre religion et laïcité susceptible d’une mauvaise influence sur les jeunes lecteurs. Pour autant, les publications se multiplient et de nouvelles héroïnes commencent à empiéter sur le succès de leurs confrères masculins, en particulier dans l’hebdomadaire belge Spirou. Certaines arrivent aussi tout droit des comics strips américains. C’est le cas d’Aggie Mack, née en 1946 sous le crayon du dessinateur Hal Rasmusson.
Aggie Mack est la fille du Capitaine Mack et le souffre-douleur de sa belle-mère, elle peut néanmoins compter sur une foule d’amis avec lesquels se nouent des intrigues nourries de la bonne conscience américaine proche du redoutable maccarthysme de l’époque ; de fait, Aggie s’oppose à Lili toujours en recherche d’une liberté sans entrave. Un an après les premières publications, le succès est tel que ses aventures sont éditées sous forme d’albums simplement titrés Aggie ; le nom a disparu pour franciser l’image, d’autant que les quatorze premières publications sont des adaptations d’après les originaux américains. Ce n’est qu’à partir de 1960 que Paulette Blonay (rédactrice en chef de Fillette et scénariste des n° 25 à 58 de Lili) écrit des scénarios originaux pour Aggie. Ils auront, tout au moins en France, davantage de succès que ceux de Hal Rasmusson.
Arabelle, Barbarella et Brigitte Bardot
1962 marque la fin d’une publication parmi les plus célèbres de la bande dessinée de presse, celle de la merveilleuse Arabelle créée par Jean Ache. L’histoire met en scène les tribulations d’une sirène souhaitant vivre parmi les hommes. Sa rencontre inespérée avec un chirurgien sauvé de la noyade, va lui permette d’obtenir une greffe de jambes afin de quitter les océans. Publiée à partir de 1950 sur une pleine page de France-Soir, elle restera l’une des séries phare de la presse quotidienne pendant douze ans. L’histoire de cette petite sirène aura attiré chaque jour des millions de lecteurs, souvent des enfants dont les parents achetaient France Soir uniquement pour ses aventures par la suite publiées en revue ; Arabelle aura en outre envoûté un autre dessinateur, l’immense Jean-Claude Forest, qui s’en est inspiré pour trouver le nom d’une de ses héroïnes : Barbarella, fortement animée par la pastique de Brigitte Bardot.
Du starter de Sophie au Boeing de Natacha
Les multiples héroïnes apparues dans les années 60 se limitent à un banal second rôle, exception faite pour Seccotine, cousine de Fantasio, qui grille la politesse à Spirou dans Le nid des marsupilamis. La décennie bouillonne au rythme d’une (r)évolution des meurs, mais rien n’y fait, les héros tiennent toujours le haut de l’affiche au détriment de leurs consœurs. C’est à cette époque qu’apparait Sophie, une gamine de onze ans conçue par son père, M. Karamazout, avec les ingrédients « sucre, épices et tout ce qui est agréable » (d’après le célèbre dicton anglais : Sugar, spice and everything nice) ; Sophie Karamazout est à l’origine une « adventice » de la série Starter dans laquelle elle apparait au troisième épisode, L’Œuf de Karamazout, prépublié dans le Journal de Spirou en janvier 1964. Elle vole immédiatement la vedette aux autres protagonistes ; un succès tel qu’il impose de rebaptiser la série Les aventures de Sophie.
Tout s’enchaine très vite après 1968. Les pesanteurs imposées au scénaristes sous prétexte d’un travail destiné à la jeunesse se font plus légères. Dès 1969, dans Tif est Tondu contre le cobra, Maurice Tillieux et son dessinateur Will introduisent le personnage de Kiki (comtesse Amélie D’Yeu), chic et intelligente, elle apparaît quelques semaines avant Natacha, l’hôtesse de l’air qui va s’imposer comme héroïne incontournable, d’abord dans le Spirou des années 70, puis en tant que personnage à part entière de sa propre série. Cheveux blond platine… Yeux en amande… Jambes à damner un évêque… Natacha est une bombe sexy aussi belle qu’intelligente. Suivront vingt-trois albums vendus à plus de trois millions d’exemplaires en six langues.
L’exotisme de Natacha et le surréalisme de Yoko
Natacha prend forme (frimousse à la Mireille Darc et avantages de proue façon Dani Carrel) en 1965 sous le trait de François Walthéry alors assistant de Peyo, créateur des Schtroumpfs. Que choisir de mieux qu’une hôtesse de l’air – à l’époque le métier faisait encore rêver – pour associer l’aventure à l’exotisme ? Moult épopées, tantôt en escale, tantôt en vol, embarquent la jeune femme dans des situations ubuesques auxquelles elle fait face avec courage et astuces. La série se nourrit tant de polar et d’espionnage que de science-fiction. Le cocktail propulse rapidement Natacha vers les sommets d’une popularité inattendue, alors que la concurrente se profile déjà. Son nom : Yoko Tsuno. Une jeune japonaise aux origines chinoises inventée par Roger Leloup, un ancien du studio Hergé sur les conseils duquel il crée une jolie jeune fille intelligente, combative et électronicienne, métier d’avant-garde s’il en est.
Digression sur une histoire de nez
L’histoire du nez de nos héroïnes justifierait presque un article à part entière – un article dans l’article – car il existe traditionnellement deux types de nez féminin dans la bande dessinée : le massif, allongé, crochu ou en patate, d’ordinaire réservé au registre humoristique, tel celui de Bonemine dans Astérix, ou le célèbre « tarin » d’Agrippine éternisé par Claire Bretécher ; et le nez retroussé, joli-mignon, parfois même sans arête, traduit par deux ridicules petites narines, tel le petit reniflant de Lili, ou le sympathique tarbouif de l’effrontée Natacha. Les premiers accentuent l’effet comique là où les seconds pointent le minois de ces demoiselles. Il existe, bien entendu, des exceptions : Cléopâtre dans Astérix… Seccotine dans Spirou… Mademoiselle Jeanne dans Gaston Lagaff… mais, selon l’expression consacrée, elles confirment bel et bien la règle.
De multiples raisons expliquent ce « rapport au nez » qu’ont les dessinateurs avec leur héroïne, à commencer par l’histoire de l’art depuis la statuaire grecque. Là où la taille des seins et des hanches a pu varier au fil des siècles, aucun canon de beauté féminin avec un gros nez n’a traversé les époques, à tel point que les premières stars du cinéma voyaient le leur systématiquement retouché : Louise Brooks… Greta Garbo… Janet Leigh… Carole Lombard… Audrey Hepburn… Leur stéréotype promettait de grands yeux (si possible clairs), de toutes petites narines et une bouche pulpeuse. C’est aussi la cas des héroïnes de Walt Disney : Blanche-Neige… La Belle au bois dormant… La petite sirène…
Un choix culturel, donc, mais pas seulement, il serait aussi graphique selon Philippe Francq, dessinateur de Largo Winch. « Avec le trait noir, il faut être très, très parcimonieux. Si je mets des rides en dessous des yeux de certains personnages masculins, ça passe, mais si vous faites ça à une jeune femme elle va paraître tout d’un coup très fatiguée. Si je travaillais en couleur directe, je pourrais avoir une manière beaucoup plus réaliste de dessiner les femmes. » En d’autres termes, la complexité graphique des nez vieillit et enlaidit ces dames. Ultime explication, cette fois freudienne, le nez serait une extension masculinisante du phallus. Dont acte !
Les anti-héroïnes… l’excitante… et la lady
Parmi les « anti-héroïnes » notons l’incontournable Cellulite aux états d’âme publiés dans le mensuel Pilote de 1969 à 1977, et bien entendu Agrippine faisant part de ses dilemmes existentiels entre 1988 et 2009. L’une et l’autre sont les créations de l’iconique Claire Bretécher, trois fois récompensée à Angoulême, entre autres pour Agrippine et l’ancêtre, qui aura su mieux que personne croquer les travers de notre époque avec une exceptionnelle autodérision. Citons une « excitante », la désirable Paulette de Wolinski et Pichard ; sept tomes et un intégral regroupant des histoires plus ou moins coquines ancrées dans les décors et intrigues géopolitiques du moment. Et finissons avec une « rigolote », dernière-née mais la plus âgée de toutes, Mélusine, sorcière de 119 ans et « jeune » fille au pair dans un château de Transylvanie car encore « adolescente » ; elle suit depuis 1995 l’enseignement d’une école de sorcellerie dans un univers d’épouvante parodique inventé par Clarke et François Gilson.
L’ultime gloire féminine justifiant qu’on lui ait consacré une série à son nom s’appelle Lady S, et il est fort probable qu’elle soit la dernières avant longtemps, car aujourd’hui les éditeurs préfèrent publier des histoires contant le destin de femmes exceptionnelles plutôt que d’investir dans la création de nouvelles héroïnes. Adieu les rigolotes… Au revoir les excitantes… Les vrais nez font leur retour au bénéfice de la culture mais au déficit du rêve… Adèle Blanc-Sec (Dieu qu’elle est laide !) fait de nouveau parler d’elle parce que les dessinateurs misent moins sur le physique et désexualisent leurs personnages. Les femmes de la bande dessinée franco-belge sont passées de Bécassine à Lady S. en un siècle. Combien de temps mettront-elles pour faire le chemin inverse ? Si tant est qu’elle le fasse jamais…
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Janvier 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V.
Outre les œuvres évoquées in texto, les sources de cet article sont trop nombreuses pour être citées. La rédaction les tient à disposition sur simple demande. Merci à la librairie M’enfin ! de Rennes (13 rue Victor Hugo) pour sa participation involontaire. Remerciements particuliers à Salvador Siguero-Fernandez pour sa précieuse aide de documentation.











