Maître incontesté de la bande dessinée historique, créateur des séries culte Alix et Lefranc, Jacques Martin est un monument de la culture franco-belge. L’écrivain Patrick Gaumer lui consacre une biographie encyclopédique qui réjouira autant le grand public que les fans les plus exigeants.
L’époque est aux bandes dessinées (auto)biographiques. Il y a celle du scénariste Pierre Christin : Est-Ouest parue en 2018 chez Aire Libre ; plus récemment celle de l’enfance d’Hugo Pratt : La Ballade d’Hugo – Une vie d’aventure chez Glénat ; Edgar P. Jacobs voit deux livres consacrés à sa vie et ses créations : Le rêveur d’apocalypses chez Glénat et Blake & Mortimer – Secrets de fabrication chez dBD ; voici enfin Le voyageur du temps de Patrick Gaumer, une magnifique étude consacrée à Jacques Martin, créateur des personnages d’Alix et Lefranc.
Maître de la bande dessinée historique
Créateur prolifique disparu en 2010, Jacques Martin a signé parmi les plus belles pages de la bande dessinée franco-belge. Le livre de Patrick Gaumer est publié à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance. Il évoque l’enfance alsacienne du jeune Jacques jusqu’à son triomphe inattendu, bien des années plus tard, au cours desquelles il multiplie les projets inédits en créant des personnages devenus légendes du neuvième art, parmi lesquels Alix le Gaulois, mais aussi le reporter d’investigation Lefranc ; n’oublions pas Jhen, sympathique sculpteur aux tribulations singulières qui évolue dans l’univers rustre du Moyen-Âge ; bien entendu, Arno le combattant napoléonien ; et Orion, Keos, Lois… Tous ces héros accompagnent l’Histoire (avec un grand « H ») dans différents lieux et à différentes époques, faisant de leur créateur le maître incontesté de la bande dessinée historique.
Jacques Martin découvre la bande dessinée à travers les albums Buster Brown de Richard F. Outcault, publiés chez Hachette entre 1907 et 1928. Il fait ses premiers dessins en résonnance à cette trouvaille ; la plupart représentent des avions, son père est pilote d’escadrille, Jacques s’inspire des « coucous » sur lesquels il rêve de s’envoler « comme papa ». Les aventures de Lefranc croiseront d’ailleurs nombres d’appareils mythiques de la « grande époque » de l’aviation, en particulier dans l’épisode Le Vol du Spirit (n° 13 – Casterman). Son goût pour le dessin et l’histoire contribue à en faire l’un des trois principaux représentants de « l’École de Bruxelles », les deux autres étant Hergé et E.P.Jacobs. Bien qu’une quinzaine d’années sépare Jacques Martin de ses prestigieux aînés, tous partagent un idéal esthétique fait de réalisme et de minutie.
D’Alix l’intrépide aux aventures de Lefranc
Les sagas des Alix et des Lefranc sont intimement liées à la vie de leur auteur ; quantités de détails « personnels » apparaissent dans les dessins, au point d’en constituer une sorte d’autobiographie. Alix, jeune Gaulois ami de Jules César, voit le jour en 1948, treize ans avant Astérix. Trois histoires s’enchainent à un rythme frénétique entre 1948 et 1952 : Alix l’intrépide, Le Sphinx d’Or et L’Île maudite ; nonobstant le succès, Jacques Martin délaisse provisoirement son héros pour s’attacher à une intrigue résolument contemporaine mettant en scène un reporter. Face aux insistances de son éditeur, il transpose Alix et Enak dans le XXème siècle. Ainsi naît le tandem Lefranc-Jeanjean. Alix étant d’origine gauloise, son alter ego contemporain ne pouvait être qu’un Franc, d’où son nom. À partir de la publication du premier Lefranc en 1954, Jacques Martin relaye les aventures de ses deux héros qui paraissent en alternance. L’un et l’autre s’inscriront parmi les plus grands classiques de la bande dessinée.
Un livre beau comme l’Antique !
Le 21 janvier 2010, Jacques Martin s’éteint à l’âge de 88 ans. Il meurt dans son sommeil des suites d’un œdème pulmonaire. Quelques années avant sa mort, à l’âge enthousiaste de 81 ans, le dessinateur inaugurait la série Loïs, racontant les aventures galantes d’un séduisant peintre dont les histoires sont ancrées dans le Grand siècle. Le tome N°40 des aventures d’Alix, L’Œil du Minotaure, est paru en novembre 2021, et la 33ème histoire de Lefranc, Le scandale d’Ares, est prévu pour le 18 mai 2022. Dans Le voyageur du temps, Patrick Gaumer raconte comment un orphelin de père, né en Alsace au début du siècle dernier, est devenu une figure capitale de la bande dessinée. Son enquête autour de la vie et de l’œuvre de Jacques Martin constitue « Le » document incontournable ; 416 pages qui détaillent les albums, les décryptent, les expliquent, mais aussi racontent l’histoire et la carrière d’un créateur unique.
Patrick Gaumer – dont la discrétion ne doit pas faire oublier qu’il est un des meilleurs biographes de la bande dessinée – signe un travail encyclopédique minutieux, préférant laisser les illustrations raconter l’histoire plutôt que d’infliger l’interminable texte habituel des biographies redondantes. Ils nous offrent moult dessins inédits… nombres d’essais de couvertures pour différents albums… plusieurs scénarii et manuscrits d’histoires jamais publiées… et tant d’autres merveilles insoupçonnées. Chaque page est une surprise enchanteresse pour le lecteur. Le travail effectué sur les archives familiales est remarquable. Les restitutions sont précises, fiables et documentées. Un livre qui réjouira le grand public autant que les fans les plus exigeants. Beau comme l’Antique !
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mai 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Jacques Martin – Le voyageur du temps, une biographie illustrée de Patrick Gaumer aux éditions Casterman, 416 pages couleurs au format BD – 49 €
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