L’île de Batz est ancrée au large de Roscoff. Les mystères de son microclimat en ont fait l’un des plus beaux jardins de Bretagne… d’Europe… du monde. Malgré la frénésie du tourisme de masse qui malmène les écosystèmes, Batz la discrète échappe encore à l’envahissement. Mais pour combien de temps ?
C’est un morceau de Finistère échappé dans la Manche à deux miles de la Ceinture dorée du Léon, un moustique d’environ 4 km² où la terre généreuse donne trois récoltes annuelles ; fruits et légumes y sont murs un mois avant ceux du continent juste en face. Moins de cinq cents personnes vivent ici à l’année, sur cette île florissante embellie d’une fabuleuse oasis créée par un parisien à la fin du XIXème siècle. Jardin unique. L’un des plus beaux du monde. Une île écologique. Aussi. En autosuffisance alimentaire. Son nom vient de l’ancien français Insula bassa pour « Île basse » ; la traduction bretonne, Enez Vaz, est un calembour signifiant « Île du Bâton » : le mixte des deux en a fait l’île de Batz.
Un mot qui n’existe pas en breton
Au commencement naît la légende. Elle affirme qu’il y eut jadis un dragon causant de terribles ravages. Elle raconte comment Pol Aurélien – l’un des pères fondateur de la Bretagne chrétienne ; la ville de Saint-Pol est d’ailleurs aujourd’hui encore l’évêché du Léon – comment, donc, Pol Aurélien, moine évangéliste gallois venu depuis l’Angleterre via Ouessant, débarqua sur l’île un beau jour de l’an 553. Le gouverneur vit en lui un sauveur pour délivrer son pays de l’effroyable animal cracheur de feu. Pol y consentit. Avec un gentilhomme du canton de Cléder lui servant de guide, il se dirigea vers l’antre de la bête qu’il terrassa de son glaive sacerdotal ; puis, à l’aide de son étole, jeta le monstre à la mer. L’endroit est évidemment spectaculaire. On le montre encore aujourd’hui aux curieux. Il s’agit d’un chaos d’eaux bouillonnantes entre des rochers éparses appelé toul al sarpant (le trou du serpent), parce qu’en breton, le mot « dragon » n’existe pas.
La palette d’un peintre posée sur l’eau
Imaginons une guirlande de sable blanc festonnée de galets en granit gris, eux-mêmes allant le long du chemin des douaniers qui fait le tour de l’île… Puis les champs verts du feuillage des pommes de terre primeur… L’ivoire moutonneux des premiers choux fleurs de la saison rejoint les célèbres maisons bretonnes côtières, certaines sont blanches, les autres cendrées ; elles appartiennent d’ordinaire à un groupement, collées les unes aux autres pour former, ici une bourgade, ailleurs un hameau… Toutes sont recouvertes d’un toit d’ardoises à deux pentes qui, sous le ciel d’été, prend les tons bleu céruléen de la mer Baltique… Leurs volets outremer électrisent les murs… Les hortensias framboise enflamment les haies … De son phare de granit au sommet duquel l’horizon s’éternise, Batz ressemble à la palette d’un peintre posée sur l’eau.
Des habitudes de jardiniers d’antan
La Bretagne et ses couleurs sont posées sur le globe à la même latitude que Saint-Pierre et Miquelon ; autant dire que, sans l’influence salvatrice du Golf Stream, le climat armoricain serait on ne peut moins tempéré. Les îles nord-péninsulaires bénéficient particulièrement de cet avantage, et Batz est parmi les plus favorisées, au point de s’enorgueillir comme étant la seule terre bretonne où la population active paysanne progresse. Il n’est, certes, guère facile de s’y installer car le prix de l’hectare cultivable reste prohibitif (l’un des plus cher de France), faute à la scandaleuse concurrence des résidences secondaires ; en outre, on a gardé ici les habitudes des jardiniers d’antan : pas d’engrais, peu de désherbants, l’adjonction de goémon participe à entretenir la qualité du terrain, et la petite taille des parcelles favorise une culture artisanale loin de l’industrie continentale.
Les oignons des Johnnies
Les prémices du commerce de Batz remonte à 1827 lorsque, se joignant aux roscovites (habitants de Roscoff), les îliens se rendirent en Grande Bretagne afin de vendre leur production d’oignons. Le nom de la confrérie est resté dans l’histoire : Les Johnnies. Les années 30 marqueront l’apogée de leur commerce qui s’affaiblira lentement mais inexorablement jusqu’aux années 80 où ils n’en restaient que 160. Ils sont aujourd’hui une petite trentaine. Entre temps, en 1974, un agriculteur audacieux sema des carottes nantaises : « pour voir ». Afin de minimiser les risques, il recouvrit ses plans d’un tunnel de protection en plastique. Succès immédiat ! L’époque où l’agriculture subvenait uniquement aux besoins alimentaires de l’île est depuis révolue. Les habitants se sont essayés à toutes sortes de variétés légumières. Ce sont désormais des cultures qui regorgent d’endives, de carottes, de tomates, de brocolis, choux fleurs, persil, et même des courgettes pourtant capricieuses sous les latitudes bretonnes. Seul échec ! Les asperges à qui la salinité du climat convient mal.
Georges Delaselle et Jacques Majorelle
Le climat batzien convient en revanche aux palmiers et fleurs tropicales. En 1897, Georges Delaselle, un assureur parisien venu quelques jours en villégiature sur l’île, observe avec surprise qu’elle n’abrite aucun arbre. Pour autant, séduit par l’endroit, notre homme achète quelques hectares désertiques situés à l’emplacement d’un village antique englouti par le sable. Comme beaucoup d’esthètes de son époque, Delaselle développe un goût pour l’orientalisme. Il décide de transformer son petit coin de dunes en un jardin colonial ; véritable travail de bagnard avec, en première entreprise, de creuser la terre sablonneuse au format d’une large cuvette afin d’abriter ses futurs plantations des embruns. Georges Delaselle est en train de devenir pour Batz ce que Jacques Majorelle sera quelques années plus tard pour Marrakech.
Vingt ans passent. Un éden exotique a remplacé les terres pelées. Georges Delaselle s’installe définitivement sur l’île en 1918 et se consacre uniquement à son jardin. Contraint de s’en défaire en 1937 pour raisons médicales, le botaniste confirmé qu’il est devenu s’éteint quelques années plus tard, rassuré d’avoir vendu son œuvre à un riche particulier lui ayant promis de la poursuivre. Hélas ! L’acquéreur vend à son tour le jardin à un comité d’entreprise qui le transforme en colonie de vacances. Peu à peu, l’endroit tombe dans l’oubli ; les enfants, leurs jeux irrespectueux des plantations, la manque d’entretien et quelques hivers rigoureux nous mènent jusqu’en 1987, lorsqu’une redoutable tempête et ses vents de 220km/h ravagèrent Batz.
Tout n’est que beauté parmi la luxuriance
En 1989, une association de bénévoles se donne pour but de faire renaître le jardin en lui rendant son exubérance et ses splendeurs d’autrefois. La visite permet aujourd’hui moult découvertes plus sensationnelles les unes que les autres. Commençons par la nécropole avec sa vaste pelouse et ses cordylines ; elle s’inscrit telle une respiration entre deux mondes qui sert d’écrin aux sépultures de l’Âge de Bronze mises à jour à l’endroit de l’ancien village englouti. La palmeraie, sise dans la fameuse excavation sablonneuse, voit ses bords en espaliers soutenues par des murets de pierres sèches. Les palmiers et plantes subtropicales ainsi protégés du vent poussent de façon frénétique. Plus loin, les echiums pointent vers le ciel leurs inflorescences phalliques. Arrivé au calvaire, le visiteur découvre mille plantes grasses rassemblées dans une cacteraie. Au sud, le jardin maori (ou jardin océanien) s’ouvre en direction de la mer. Il propose une collection de plantes néo-zélandaises et australiennes aux couleurs chaudes et chatoyantes. Enfin, les terres australes sont l’ultime escale de cet étonnant parcours végétal ; il y pousse des végétaux peu communs sous nos latitudes : nous sommes dans un royaume de plantes qui viennent indifféremment d’Australie, de Tasmanie, de Nouvelle-Zélande, d’Afrique du Sud et de la pointe chilienne.
Devenir îlien ne s’improvise pas
Batz est une véritable séductrice. Oh, pas uniquement pour son éden exotique ! La liste des célébrités qui la connaissent ressemble à celle d’un bal de la haute société. Il y eut d’abord, en 1958, Sa Majesté l’Impératrice Farah, encore toute jeune Farah Diba qui, le temps d’un séjour estival, vint découvrir les charmes batziens… Yves Mourousi fit de fréquents séjours sur l’île qu’il avait découverte par l’intermédiaire de son épouse, Véronique d’Alençon, une habituée des lieux depuis sa petite enfance ; le couple s’était offert un « cottage » à Lannou Bian, près de la route qui mène au phare. Mourousi est, depuis sa disparation, resté « Yves » pour les locaux qui l’ont connu… Citons également feu Jacques Higelin qui séjournait chez des amis… Gérard Larcher, président du Sénat, y est propriétaire depuis trente ans… Et les anonymes… Tous les anonymes. Malgré la frénésie du tourisme de masse qui malmène les écosystèmes, Batz la discrète échappe encore à l’envahissement. Pour combien de temps ?
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mars 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Les sources de cet article sont trop nombreuses pour être toutes citées. La rédaction les tient à disposition sur simple demande. Notons cependant l’excellent article d’Annie Barbaccia : Batz, La beauté sans fard, paru dans le Figaro Madame du 20/07/2012.
Illustration bandeau : Yvon Boëlle
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