Récit d’enfance et d’adolescence, chronique d’une génération et d’un milieu social dans le Rennes des années 60 et 70, le livre de Didier Lahais est tout cela à la fois. Mais il est bien plus que cela. Il nous parle de « l’envie de voler et de la peur de l’envol » mais aussi, et surtout, du « tri sélectif » que la mémoire peut opérer au fil d’une existence. Avec, dans le cas de l’auteur, une prégnance du récit de la guerre.
Né en 1958 « dans ce qui serait bientôt une époque ancienne », né « à la frontière de deux mondes », Didier Lahais a en effet baigné dans le récit, fait par ses parents, de la Seconde guerre mondiale et de la libération de Rennes. La paix retrouvée, ses parents – de milieu modeste – s’installent dans le bonheur simple et la routine des jours, mais toujours à l’écoute des rumeurs du monde rapportées par le poste de radio.
Pour le petit Didier, « il n’y a que la lumière et les couleurs mouvantes des choses, l’odeur du bois, les bras qui protègent, une voix sans doute, celle de papa, qui nous dit de sourire pour la photo. Il faudra que nous grandissions un peu pour que le récit commence ». Didier apprend donc les codes en vigueur dans son milieu : « Rester à sa place plus que tenir son rang. Faire allégeance ». Il est l’élève de l’école catholique tenue par « les frères de Ploërmel ». Il a deux grandes sœurs, un petit frère, puis, plus tard, un autre petit frère. Chez les Lahais, on va à la messe. On fait sa Première communion. Les parents se sont connus aux « Cadets de Bretagne ».
« Un désordre d’images »
« Que reste-t-il d’une enfance ? », interroge aujourd’hui l’auteur. « Un désordre d’images, répond-il, de saisons, de couleurs. Des traces d’émotion qu’une porte poussée sur une odeur d’humide, un jardin, une rue empruntée par hasard font ressurgir. C’est avec ce désordre et ces absences que nous vivons ». Plus loin il parle de ce « brouillon d’un monde qu’on ne mettra jamais au propre, qu’on n’ordonnera jamais, qui passe, coule en moi, m’envahit et devient moi comme je deviens lui ». Bel aveu pour parler de ce passé qu’on ne peut jamais rejoindre et dont il n’existe que des pages raturées remplies de blancs. « Les faits et les mots peinent à trouver leur exact emplacement dans cette fresque ».
Le monde, bientôt, vient frapper à ses tempes d’enfant. Il faudra savoir trouver sa place entre « la France des jardins » et celle des « injonctions nouvelles ». Mai 68 surgit. Didier a 10 ans. « Trop de lumière, trop de foule », écrit-il. Voici le temps des « transgressions libératrices », des « horizons à dépasser ». Faut-il s’accorder, comme tout un chacun, aux « icônes modernes » ? L’auteur fait alors ce constat implacable. « Nous arrivions sur le quai de leurs gares avec nos petits sacs en skaï du centre aéré des faubourgs, qui sentaient la banane et le renfermé ». Choc des cultures : celle du monde des employés (portée par ses parents), celle du monde nouveau assourdissant et péremptoire.
Coups de feu à la radio
Le jeune Didier s’émancipera loin des codes convenus. Mais il sait être à l’écoute du monde. Coups de feu à la radio (la mort d’Allende), la révolte des Lip, Giscard qui singe le peuple. Des convictions se forgent, à bas bruit, chez l’ado à la mobylette grise. Il entrevoit « la beauté comme un poison contre l’ordre injuste ». Plutôt que les Pink Floyd, il écoute Brel, Barbara, Félix Leclerc, Gilles Vigneault , Jacques Bertin et Joan Baez. Il voit, grâce à son lycée, Les Justes de Camus à la Maison de la culture de Rennes et découvre René Guy Cadou à la devanture de la librairie de la place du Parlement. « Si l’enfance est un été qui attend, l’adolescence fut l’automne qui le suit, impatient d’un Noël qui tarde à venir, consolant ses premiers frimas de chansons et de livres ».
Arrivé au bout de ce récit, l’auteur donne le plus bel hommage qui soit à ses parents. Comme pour boucler la boucle, lui l’homme de 63 ans peut aujourd’hui écrire. « Leur récit m’aura appris que les belles histoires doivent être prises pour ce qu’elles sont : une trace de ce qui fut et une invite à ne pas désespérer d’un idéal que figure la beauté des choses ».
Pierre TANGUY
L’enfance est un été qui attend, Didier Lahais, Les Venelles, 87 pages, 12 euros (contact : [email protected]).











