L’expo photo des Champs Libres à Rennes a sa file continue et c’est justice ! À l’instar du succès il y a deux ans à GwinZegal à Guingamp. Succès mérité pour une œuvre autant ethno qu’intimiste, autant scientifique que subjective.
Le public est varié, générationnellement. Des petits enfants, leurs parents, des étudiants et des plus âgés. Tous à la recherche d’eux-mêmes ! Ou de ce qui s’est passé quelque part, un temps, parmi leurs proches, en eux, encore enraciné. Ah l’odeur puissante du vêlage, la femme attendrie en même temps que le mari qui tiennent la toile où le jeune accouché ouvre l’œil. Les photos sentent ça, le foin ou le suint des humeurs. Le charroi de fagots ou les ornières d’un chemin où passe le cortège du mariage. La deux-chevaux ouverte et le cercueil engouffré. Les photos chopent librement cela, cette vie, ces morts, cette joie de Poilley. Ah l’odeur inénarrable du foin qui sèche. Du foin qu’on coupe, des foins bottelés ou dressés en meule. Ah cette odeur de foin qui fait petite madeleine à tellement.
En 1972, Madeleine de Sinety s’est arrachée à un bouchon vers Paris pour aller vers le village « le plus perdu » qu’elle puisse trouver.
Non seulement, elle le trouve, mais elle y reste. Y revient, s’y trouve bien. À Poilley, près Parigné, entre Normandie et Pays de Fougères, aux confins du Coglès, Poilley est un village de Marches. Donc, là-bas. Loin.
La photographe y séjourne durant vingt ans entre 1960 et 1980, y scolarise sa fille, restant la vigie, le témoin de tous les gestes, des odeurs et des rêves des gens. Elle rentre dans tous les intérieurs, voit le feu qui couve dans les âtres larges, ou le si peu d’eau sur le gant de toilette sur le visage des enfants qu’on débarbouille à la va-vite. Elle voit tout, donne à chaque instant la puissance du mythe.
Au lavoir, aux moissons, au bal. Entre traction à cheval et tracteur qui arrive. Ah la fierté de l’homme au volant qui saisit le levier horizontal des vitesses.
Regard élargi de Madeleine. La chevelure tirée par le peigne d’une vieille femme. Le regard de la petite fille, les coudes sur la table, droit dans les yeux. Madeleine de Sinety photographie sa vie de femme dans la vie des femmes et celle des hommes ne lui échappe pas, lorsqu’ils tirent la boule, ou, le père Gus dont la moustache est un monument !
En noir et blanc et beaucoup en couleur, de Sinety prouve que peu importe le choix technique. Les couleurs sont de l’ombre ou des champs qui s’effacent ainsi que le noir des fourches ou des râteaux dans l’infini lumineux d’un contrejour. Le rouge d’un maillot est un contrepoint comme une fumée qui ondoie au-dessus des marmites.
De Sinety est l’entomologiste d’une époque, mieux, d’une épopée immobile qui a lieu 365 jours sur 365 entre trois cents et quelques personnes. Des fêtes, des pantalons larges et des jupes courtes devant les auto-tampons. Elle s’est installée à Poilley et reste dans la mémoire des habitants, comme nous, simple, elle riait et on riait avec elle.
Aristocrate, les gens savent que Madeleine -1934/2011- l’est par son nom quand tout d’elle démontre l’horizontalité du regard, le respect profond des habitants et la curiosité de leurs habitus. Les rites et les manières sont montrées, comme d’un temps irréel où le peu de foi avait ses tabernacles de cheminée. La croyance était là, plus actée que montrée, plus dans le pain qu’on partage et le couteau pour le trancher.
Madeleine de Sinety est ensuite partie vers l’Amérique. Son œuvre rejoint celui de Vivian Meier. L’une et l’autre ont l’appareil toujours prêt afin que des milliers de traces demeurent. La formation artistique de Madeleine de Sinety signe des œuvres plus empathiques que celle de Meier, qui dérobait l’image à ses sujets. On pense à elles, si éloignées, si différentes sauf cette obsession du regard commune aux deux femmes. Au regard froid, mordant, quasi autistique de Vivian, répond l’acte chaleureux de Madeleine, les deux œuvres plein pot dans l’artistique !
Madeleine de Sinety, la petite fille du château grand-maternel d’Indre et Loir, n’avait pas droit d’aller rejoindre les enfants de la ferme. Elle s’est rattrapée durant vingt ans à Poilley, Ille & Vilaine, village dont l’histoire compte, au-delà de la mémoire immatérielle des gens, cinquante mille photos remisées aux archives nationales de Chalons sur Saône.
Courir jusque mars aux Champs libres. Les deux salles vidéo complètent parfaitement le dispositif : pédagogiques et confortables ! On y entend le témoignage des habitants et l’on comprend d’où naît l’œuvre de la photographe.
Gilles CERVERA
Expo Madeleine de Sinéty – Un village, jusqu’au 27 mars 2022 – Entrée gratuite.











