Il est des auteurs dont l’exégèse ou l’appareil critique sont plus volumineux que l’œuvre elle-même. Ainsi de Beckett dont mon rayon à son propos dépasse largement le nombre si fin de ses ouvrages eux-mêmes si ténus. Aussi pour Xavier Grall.
Pierre Tanguy, habitant de ce magazine, Bretagne actuelle, nous livre via la belle Edition L’enfance de l’arbre une lecture de Grall. Ni nouvelle ni surprenante, mais incarnée. Enracinée. Si Grall est un pays, Tanguy est de ce pays, si une paroisse de la sienne, si de la musique du monde, de ses infinis recommencements.
Chacun son Grall, chaque Breton tient le sien et Pierre Tanguy nous l’offre à penser, à imaginer, à subsumer. Grall journaliste, aux aguets du monde, et Grall poète, allié des évangiles, chrétien d’orient de l’occident. Chrétien de biais, empli des hargnes ecclésiastiques (Pour Lamennais & contre les frères de Lamennais) et d’un amour au-dessus de tout, qui semble lui amplifier le regard et quand le vent souffle souffler avec le vent.
Pierre Tanguy rencontre tôt Grall. Imaginairement beaucoup, physiquement peu. Il le croise par les mouvements étudiants chrétiens et reçoit de lui une belle lettre d’encouragement. Puis, hélas, à suivre une journée étouffante où le souffle manque et siffle l’Ankou, Grall meurt.
Son corps meurt, sa belle gueule de péninsule tranchée à vif meurt. Pas ses livres. Pas ses articles que Tanguy collationne et sur lesquels s’appuie sa double familiarité : Grall se raconte, sa maison, son toit, ses amitiés, ses Divines (les filles !) et ce quotidien à lire raconte à Tanguy l’écho de ses propres étapes, ses jalons lyriques, voire guide pour partie ses choix.
Le poète de Nizon reste de Nizon et du monde, agrandit le brin d’herbe aux quatre ou cinq dimensions ou le caillou qui roule sous le pas. Le déchiré des brumes reste présent à chaque brume, à chaque jusant, à chaque moment où le mot éclaire un bord d’éternité. D’arbres, de talus, de ruisseaux et dans la source le reflet d’un saint de pierre. Grall est partout entre Marches de Bretagne et Marches stellaires.
Tanguy ne se dégage jamais complètement de sa tutelle. Se disant balbutiant, c’est qu’Il se compare encore et toute son œuvre à suivre sera cette discrète filiation, comme le dit joliment Jean Lavoué dans la postface d’Ici commence la musique du monde. Bien entendu un vers de Grall.
Livre illustré de manière forte et sensible par les belles couleurs aquatiques ou limbiques de Rachel La Prairie.
Pierre Tanguy ne revisite pas Grall aujourd’hui, il rend sa visite forte en sensation, fait mieux que traverser ses mots, d’une certaine manière, à sa manière, les transverse. Il reprend des textes qu’il écrivit sur lui, à chacune des parutions gralliennes, dans la presse ou sur les cahiers silencieux. Aujourd’hui à l’air libre.
Liberté affolée de l’homme de Botzulan, contradictoire, d’être régionaliste et non nationaliste, universaliste en optant pour un monothéisme supérieur aux autres, impressionniste et non structuraliste -ah la haine partagée par Pierre des mots en isthme ! de rêver une Bretagne d’abord poétique, donc idéale, charge à la croisée des vers ou de la prose d’ouvrir aux lumières du jour, et parfois des nuits.
Xavier Grall était l’héritier d’un Finistère sauvage, Léonard de Cornouaille (oxymoron, non ?), l’eau et le feu, Verlaine et Villon, Rimb et Arthur, en quête jamais finie d’unions la plupart du temps si douloureuses. Tanguy est un héritier de l’héritier Grall, héritier dont le regard si bleu est doux des églantines et des blés que le vent ondule en écrivant.
Gilles CERVERA
Pierre Tanguy, Ici commence la musique du monde aux éditions L’enfance des arbres, 15€











