Août 1858. L’empereur Napoléon III et l’impératrice Eugénie se rendent en Bretagne. C’est la première fois qu’un monarque visite la péninsule armoricaine depuis le voyage de François Ier en 1532 ; le roi de France avait alors engagé une inspection de son royaume afin de mieux le connaître.

Trois siècles plus tard, en 1661, Louis XIV fit un bref passage dans la région de Nantes, initiant ainsi la dernière visite officielle d’un souverain en Bretagne, jusqu’à ce que Napoléon Bonaparte passât brièvement du côté de la Loire-Atlantique en 1808. Mais, cette fois, la visite du couple impérial est tout autre. Il s’agit d’un véritable voyage de deux semaines – du 9 au 21 août – au long desquelles Louis-Napoléon souhaite vivement rencontrer le peuple breton. Leurs Majestés se rendent d’abord en Normandie, à Cherbourg, d’où ils appareillent à destination de Brest sur un bateau baptisé La Bretagne. Suivront douze jours triomphaux dont le recul atteste aujourd’hui qu’ils furent essentiels pour le pays Breton.

Bien qu’elle connaisse un substantiel renouveau au cours du XIXème siècle, la Bretagne subit des conditions de vie rurales et précaires ; plusieurs facteurs sont responsables de ce retard au développement, à commencer par l’éloignement péninsulaire de Paris, et la dispersion des populations, moins concentrées que dans le reste de la France. Cette visite de Napoléon III confère aux Bretons un indéniable soutien dans les quatre départements où le couple impérial a prévu se rendre : l’Ille-et-Vilaine, le Morbihan, les Côtes-du-Nord et le Finistère. De grandes fêtes sont organisées sur le parcours où chaque endroit réserve un accueil plus triomphal que le précédent.

La Bretagne accoste le 9 août à Brest où l’empereur prévoit rester trois jours ; cette première étape permet de faire un point économique finistérien, puis de découvrir le port militaire qu’aucun chef d’état n’avait jamais visité. A l’annonce de son entrée en rade, une foule considérable s’amoncelle sur le port. Les Brestois n’ont jamais rien vu d’aussi majestueux que l’escadre impériale constituée de la frégate principale escortée d’une corvette à vapeur, d’un vaisseau-école, et d’une frégate-école dont les mousses, montés sur les gréements, saluent à la cantonade.

L’empereur et l’impératrice observent avec surprise la joie et la gaieté de ces Bretons aux costumes variés qui, leur avait-on dit, forment un peuple froid et austère peu sujet aux emphases.  Ils sont pourtant-là par milliers. Des familles entières. A mesure que le canot impérial s’avance vers le port, le monde s’agite, se lève, les hommes saluent de leur célèbre chapeau rond et les femmes agitent leur mouchoir. Sa Majesté s’entretien longuement avec monsieur de Kerjégu, membre du conseil général, au sujet de l’amélioration des voieries vicinales et rurales. L’empereur s’enquiert ensuite des travaux du canal en construction de Nantes à Brest, et promet de visiter l’ouvrage du futur pont Napoléon III reliant les deux rives de la Penfeld – il sera par la suite baptisé Pont Impérial, avant d’être renommé Pont National après la défaite franco-prussienne de 1870, et de s’écrouler presque un siècle plus tard sous les bombardements alliés.

Les jours suivants, l’escorte impériale pavoise jusque Landerneau, puis Notre-Dame de Rumengol, Châteaulin et Quimper autour desquels les chemins d’accès sont tous bordés de bigoudènes coiffées de dentelles. Napoléon III accorde moult subventions locales. La procession chemine par le Lézardeau, Quimperlé, Lorient, Port-Louis, Hennebont et Auray avant d’arriver à Vannes. Posée au fond du golfe du Morbihan – célèbre mare conclusum de Jules César – Vannes est à l’époque une cité aux rues étroites et tortueuses, sa population descend des Vénètes, hommes sévères, fiers et râblés qui attendent fébrilement la visite impériale. Le cortège poursuit jusque Saint-Brieuc où il arrive le 17 août après avoir croisé de nombreux villages. Napoléon III et sa suite rejoignent Saint-Malo le lendemain. La cité-corsaire obtient des crédits pour construire ses quais. Et le voyage prend fin à Rennes où l’Empereur séjourne du 19 au 21 août.

Parmi ceux qui ovationnent le couple impérial à Saint-Malo, figure une certaine Amélia Bouvet, petite fille d’un célèbre amiral dont l’exceptionnelle beauté attire l’attention de leurs Altesses. Quelques années plus tard, l’impératrice appellera la jeune bretonne à ses côtés. Elle deviendra sa lectrice, puis dame de la cours. Amélia – désormais madame Carette après son mariage avec un riche industriel – participera ainsi aux grandes heures du Second Empire, des gigantesques bals à l’exposition universelle de 1867 où Paris, devenue pour l’occasion capitale du monde, accueillera les plus illustres têtes couronnées de la planète. Hélas ! Trois ans après son apothéose, l’Empire s’effondre lamentablement à Sedan. L’Empereur, malade et vaincu, se constitue prisonnier des Prussiens. Parmi les anciens courtisans, nombreux joueront d’opportunisme et tourneront le dos à leurs engagements passés. Tel ne sera pas le cas d’Amélia Carette pour qui Louis-Napoléon Bonaparte et Eugénie de Montijo resteront ad vitam l’Empereur et l’Impératrice avec une majuscule.

Écrivain, auteur de nombreux ouvrage – notamment Les Bretons à Paris (Le Rocher – 2003) ou Le corsaire de Rio et autres histoires malouines (Pascal Galodé – 2013) – Marc Tardieu raconte dans Madame de Saint-Malo où La Fidélité, une Bretagne n’acclamant pas seulement l’Empereur, mais aussi et surtout le nouveau monarque d’un peuple régicide depuis la décapitation de Louis XVI. Lorsque les Bretons donnaient à l’Impératrice autant de témoignages d’amour et de sympathie, ce n’était pas seulement à la femme radieuse de beauté et de douceur, à la bienfaitrice des pauvres ou à la pieuse souveraine que s’adressaient leurs hommages : c’était aussi et surtout à la mère du prince impérial, futur Napoléon IV. Amélia Bouvet devenue Carette fut le témoin privilégier de cette époque. Le portrait qu’en trace Marc Tardieu est celui d’une femme de l’ombre qui, par ses nombreuses vertus, mérite la lumière autant que ceux qu’elle aura servis.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Août 2021 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle

Madame de Saint-Malo ou La Fidélité, un roman historique de Marc Tardieu aux éditons Pascal Galodé – 367 pages
Livre épuisé, uniquement accessible sur certains sites de vente en ligne

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