Pénétrer dans l’intimité et les arcanes d’une commune morbihannaise à la charnière des 19e et 20e siècles pour l’analyser en profondeur : c’était l’ambition de Jean-Michel Guilcher à propos de Languidic. Mais cette grande enquête ethnologique qu’il avait réussi à mener entre 1970 et 1973 était « en dormance » depuis cinquante ans. On doit aujourd’hui à Michel Oiry, docteur en ethnologie, et à son épouse Monique la publication de cette immense enquête qui ravira les amoureux de l’ethno-histoire et tous ceux qui veulent approfondir leur connaissance de la civilisation rurale bretonne.
Né à Brest en 1914, précisément à Saint-Pierre-Quilbignon, Jean-Michel Guilcher, chercheur à la jonction du folklore et de l’anthropologie, est surtout connu pour être l’auteur d’une publication qui a fait date : La tradition populaire de danse en Basse-Bretagne (1963), un travail réalisé dans le cadre de l’institution des Arts et Traditions Populaires (ATP). Mais, en 1968, le voici qui participe aux côtés de l’historien Yves Le Gallo à la naissance du Centre de recherche bretonne et celtique (CRBC). Quelques années plus tard, il s’engage dans la création du Centre d’ethnologie de la France, une antenne brestoise de l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales). Il y dispensera un enseignement d’ethnologie jusqu’à sa retraite en 1979.
C’est au cours de ces années brestoises qu’il mènera, entre 1970 et 1973, une vaste enquête d’ethno-histoire sur la commune de Languidic (Morbihan), persuadée que cette démarche engagée au plus près du terrain était de nature à renforcer notre connaissance de la civilisation paysanne en Bretagne. « Je crois que le milieu des sciences humaines découvrira quelque jour le prix d’une ethno-histoire qui est encore à naître », estimait Jean-Michel Guilcher.
Son choix s’est porté sur la commune de Languidic pour plusieurs raisons. D’abord il y avait déjà enquêté dans le cadre de son travail sur la danse en Bretagne. Par ailleurs, il savait pouvoir trouver sur place des informateurs de grande qualité, à commencer par Louise Le Meliner (née en 1887), épouse de Loeiz Herrieu, le fondateur de Dihunamb (revue mensuelle en breton vannetais). Enfin la commune de Languidic (7815 habitants au recensement de 1906) offrait un profil intéressant par la relative variété des composantes de sa population (une large majorité de paysans, bien sûr, mais aussi les ouvriers des forges de Lochrist ou les « boisiers » du quartier de Lanveur…)
Jean-Michel Guilcher eut sous la main vingt-cinq informateurs permanents, nés entre 1884 et 1912 dont cinq furent enregistrés. Les entretiens ont été tenus en français auprès d’interlocuteurs tous bilingues. Il les interrogea essentiellement selon la lettre ou dans l’esprit des questionnaires élaborés par Arnold Van Gennep (1873-1957), folkloriste aux origines de l’ethnologie française. A l’issue de son enquête, Guilcher – dont l’atout principal est son expérience intime des milieux ruraux – admettra ne pas avoir atteint son but : « Notre enquête à Languidic a été inachevée, très incomplète, imparfaite à beaucoup d’égards, mais je sais bien qu’on ne trouverait nulle part ailleurs beaucoup des matériaux qu’elle a réunis ». Il le dit le 22 septembre 2011 dans une lettre à Monique et Michel Oiry.
« Ne pas lâcher le morceau ».
Ces derniers reprendront le flambeau, revisiteront la « matière brute » des Carnets de Guilcher, en les complétant parfois, notamment en ce qui concerne le système agricole, pérenniseront les enregistrements pour mieux les exploiter. Ils le feront sous la « pression amicale » de l’auteur de cette enquête, les invitant à « ne pas lâcher le morceau ». Pour mener à bien cette vaste entreprise, ils recourront à des informateurs complémentaires, notamment Lucien Pouëdras connu pour sa fine connaissance des pratiques agricoles et dont de nombreuses peintures ponctuent le livre. Pour la transcription des chansons, dans leurs textes et dans leurs airs, les compétences d’André Le Meut seront mises à contribution. « Il a fallu du temps et un véritable prolongement d’enquête pour en venir à assumer et parfois compléter le travail des Guilcher », confie aujourd’hui Michel Oiry. « Ajouter quelques dièses et quelques bémols (…) sur la partition du maître ».
Le résultat est là. Impressionnant par son foisonnement d’informations sur tous les domaines de la vie en milieu rural. Parfois de l’inédit, lié au contexte local. Souvent des choses connues, parce que lues ou abordées par des enquêtes similaires (mais de moindre envergure). Car ici la masse d’informations est impressionnante. Et c’est de bout en bout un régal de lecture, que l’on s’intéresse à l’ensemble de l’enquête ou que l’on préfère approfondir tel ou tel sujet : les fêtes calendaires, le système agricole, les étapes de la vie, la vie religieuse et politique, les modes de vie (de la naissance à la mort, en passant par la jeunesse et le mariage), les croyances, les danses et les chansons… Sans oublier les « faits divers » à commencer par cette fameuse affaire Le Goff (1911-1912) qui signera l’antagonisme local entre cléricaux et anticléricaux dans un contexte de crispations politiques au niveau national sur les sujets religieux.
Voilà, au bout du compte, une civilisation paysanne « en voie d’effacement » décryptée sous toutes ses coutures à la veille de la Grande guerre, à un moment où des évolutions commencent à se faire jour, notamment dans le système agricole. Il faut s’y plonger et en faire son miel. Se mettre aussi à l’écoute des chansons reprises à la fin du livre, comme cette merveilleuse chanson Dom Ian en Derrian recueillie par Jean-Michel Guilcher auprès de madame Hénaff : « Stéredenik d’ein e lareét/A beban e tet d’emen e het », « Petite étoile me direz-vous/D’où vous venez et où vous allez ».
Pierre TANGUY
Languidic, ce monde que nous aurions perdu, une enquête au long cours, par Michel et Monique Oiry, d’après une enquête ethnographique de Jean-Michel et Hélène Guilcher. Illustrations de Lucien Pouëdras, éditions du CRBC, 2021, 50 pages, 25 euros.











