Jacques Martin, créateur d’Alix et de Guy Lefranc, était un homme de l’air et des montagnes davantage que de la mer et de la Bretagne. Son œuvre prolixe fait néanmoins de nombreux clins d’œil à l’une et à l’autre.
Le 21 janvier 2010, Jacques Martin, célèbre créateur de bandes dessinées, disparaissait à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Il est l’inventeur de multiples personnages prenant chacun place dans une époque spécifique : Kheos au cœur de l’Égypte antique, Orion durant la période grecque de Périclès, Jhen au Moyen Âge, Loïs entre les XVIIème et XVIIIème siècle de Louis XIV, et Arno sous Napoléon Ier ; ce sont toutefois Alix et Guy Lefranc qui restent ses protagonistes les plus célèbres.

Alix ou la création d’un fils imaginaire
Alix est le prénom germanique d’un jeune esclave d’origine gauloise qui eut pu tout à fait être Alsacien, comme son créateur, né à Strasbourg en 1921… Alix est orphelin, Jacques Martin aussi, délaissé par un père lieutenant, aviateur dans l’escadrille des Cigognes – célèbre unité aéronautique de l’armée française durant la Première guerre mondiale – mais hélas ! tué en autogire (sorte de petit avion hélicoptère) alors que son fils n’avait que onze ans… L’esclavage parthe d’Alix est analogue à la pension Sainte-Euverte, près d’Orléans, où le jeune Jacques fut placé aux bons soins des frères… L’alsace puis Orléans dans son enfance, la France et ses provinces un peu plus tard, enfin la Suisse et les montagnes où Jacques Martin termina ses jours dans une petite ville du canton de Vaud, tous ces endroits l’incitèrent sans doute davantage à s’inspirer des villes et de l’arrière-pays plutôt que de la campagne et des littoraux.
Une cité engloutie dans les forêts armoricaines
La plupart des événements et personnages des aventures d’Alix sont historiques, mais, parfois, les zones d’ombre de l’Histoire ont permis à son auteur de laisser libre cours à une imagination fertile tant appréciée par ses lecteurs. Alix côtoie peu la mer et une seule fois la Bretagne ; au reste, lorsque Jacques Martin rapproche son héros des ports et des océans, c’est toujours de manière indirecte, comme dans L’Île Maudite (1957) où l’eau entoure le décor sans être un élément essentiel de l’histoire. Idem avec La Cité Engloutie (2009) lorsqu’une mystérieuse disparition de légionnaires dans les profondes forêts d’Armorique inquiète Rome. Si les Celtes n’ont pas réussi à vaincre leurs adversaires romains par les armes, ils ont en revanche choisi de poursuivre la lutte par le biais des croyances. Grande est la puissance de leur religion, de leurs dieux, et surtout de leurs druides, dépositaires d’un savoir très élaboré où la pharmacopée occupe une place centrale. Alix part sur les traces des soldats disparus, seule fois à ce jour où il aura foulé le sol de ce qui deviendra la Bretagne.
Trois albums plus tard, dans L’Ombre de Sarapis (2012), les bords de la Méditerranée ne sont rien d’autre qu’une toile de fond esthétique où l’on accoste dans un petit village de pécheurs situé le long du delta du Nil. Enfin, dans Britannia (2014), Alix rejoint le proconsul Jules César à Port Itius – nom donné par l’Empereur à un véritable port romain situé sur le littoral de la Manche ; sa localisation exacte est inconnue mais il pouvait se situer dans les environs de Boulogne-sur-Mer – Alix rejoint donc César à Port Itius où se trouve un camp militaire ainsi qu’une armada de bateaux prêts à l’appareillage. Ce sont au total sept légions et des centaines de navires disposés à franchir la Mare Britanicum (la Manche) pour débarquer en force sur l’île de Britannia toute proche.
Là où apparait la Bretagne dans un des meilleurs album de Guy Lefranc
Fort de sa culture encyclopédique et face aux insistances de son éditeur, Jacques Martin transpose Alix dans le XXème siècle avec une précision et une rigueur de trait exceptionnelle. Nous sommes en 1954. Le premier album du journaliste-reporter Guy Lefranc – seul héros de l’époque qui aura fait concurrence à Tintin – s’intitule La grande Menace. Une fois encore, les planches contiennent peu de mer et pas davantage de Bretagne ; Lefranc évolue dans les paysages vallonnée de l’Alsace qu’il rejoint au volant de sa célèbre Simca 9 Aronde. Il faudra attendre 1961 et L’Ouragan de Feu (deuxième album de la série prépublié dans l’édition belge du Journal de Tintin : n° 41 d’octobre 1959 au n° 47 de novembre 1960) pour que notre héro rejoigne le pays breton afin de délivrer Jeanjean, autre protagoniste récurant de la série, kidnappé par des ravisseurs ; son enquête mène alors Lefranc jusqu’au Mont Saint-Michel.
Une Bretagne recomposée par un habile méli-mélo de multiples paysages
L’Ouragan de feu se démarque de l’album précédent par un dessin plus réaliste. Les traits des personnages sont davantage travaillés et certaines vignettes s’éloignent de la ligne claire initiale. L’histoire évolue autour de moult rebondissements entre le Mont-Saint-Michel et la Bretagne, précisément la petite île imaginaire de Tergaou, au large de Lampaul-Ploudalmézeau (29) ; quant au célèbre phare fouetté par les rugissants qui illustre la première de couverture, il est inspiré de celui d’Ar-Men – « le rocher » en breton – construit entre 1867 et 1881 à l’extrémité de la Chaussée de Sein (29), pointe Ouest du Finistère.
Chacun imaginera les somptueux paysages de granit rose, leur ambiance, leur cadre, avec en point d’orgue la vignette horizontale de l’arrivée en Bretagne (planche 32) introduite par ces quelques mots : « Et brusquement apparaît la baie de Morgastel, avec dans le fond, la petite cité, blottie derrière ses digues. » Ne chercher pas Morgastel sur une carte, l’endroit n’existe pas ; sans doute le nom a-t-il été composé à partir de ceux de deux villages bordant la rade de Brest : Morgat, sur la presqu’île de Crozon, et Plougastel ; tout au moins pouvons-nous le supposer puisque l’auteur ne l’a jamais confirmé – notons cependant que la dixième vignette de la planche n°30 fournit un indice essentiel lorsque Jeanjean pose le doigt sur une carte entre Kerlouan et Plouguerneau, précisément là où devrait se trouver Morgastel.
Dans cette fameuse vignette horizontale, Jacques Martin amoncelle divers éléments, dont la croix de la chapelle Saint-Michel qui se trouve en fait sur l’île de Bréhat, à laquelle s’oppose quelques pages plus loin, l’immatriculation d’un chalutier enregistré dans un port sud-finistérien : D3741, pour Douarnenez. Bref, inutile de se couper les cheveux en quatre, Morgastel et ses paysages sont constitués d’un habile méli-mélo faisant feu de tout bois. Quoi qu’il en retourne, L’ouragan de feu est l’un des meilleurs album de Lefranc. Une intrigue fort bien construite… un dessin classique mais efficace… des décors magnifiques accentuant le réalisme… des dialogues fournis mais fluides – l’une des marques de fabrique de Martin… et peut-être aussi l’air iodé de la Bretagne participe-t-ils à l’enchantement du lecteur face à un résultat en on ne peut plus probant.
Jacques Martin souhaitait que ses personnages lui survivent
Atteint de dégénérescence maculaire, Jacques Martin n’a pu dessiner ses personnages jusqu’au bout. Des collaborateurs talentueux mais inégaux l’y aidèrent avec d’autant plus de foi que, à l’inverse d’Hergé n’ayant pas souhaité la survie de Tintin dans de nouvelles aventures, Alix et Lefranc persistent malgré la disparition de leur « papa » ; depuis son décès, il faut compter un album de chaque série publié par an, soit dix à ce jour pour l’une et l’autre, sans compter Les reportages de Lefranc illustrant des faits historiques par le prisme ludique de la bande dessinée, également Les voyages d’Alix qui retracent la géographie et l’histoire antique avec des reproductions inspirées des aventures du héros, sans oublier une suite sous forme « d’après », lorsqu’Alix sera devenu sénateur, avec Alix Senator. Résumons-nous avant d’en finir. Lefranc, Alix, la mer et la Bretagne n’ont sans doute pas fini de croiser leurs chemins sous les yeux passionnés des lecteurs bretons… et d’ailleurs.
Jérôme EENEZ-VRIAD
© Juillet 2021 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
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