Un livre de Bretagne. Pas un livre facile de plus sur les étals des gares ou futile aux rayons des boutiques entre bouées-canards et cartes postales ! Non, un livre de Bretagne entre ceux de Graal, Mona Ozouf, Françoise Morvan ou Philippe le Guillou pour les récents, Louis Guilloux ou Grenier, ou P-J Hélias et Guillevic pour les regrettés !
Un vrai livre de Bretagne ! De la vraie Bretagne ! Par un Prix Nobel de littérature ! Un livre pour la Bretagne, pour en réviser l’antique, en enchanter les lieux communs, en vérifier les vérités tout en les déplaçant tous et toutes, d’un chouïa. Ce chouïa, c’est du Le Clézio !
Ce chouïa, c’est ce tropisme de celui dont les yeux pâles ont lu et vu presque à 360° du monde. Peut-on dire de Le Clézio qu’il est à la littérature ce qu’est Geneviève Asse à la peinture ! C’est osé ! On a osé !
Son nom est de talus, ses enfances de nostalgies comme presque toutes les enfances, et son territoire qu’on attribue à Nice ou l’île Maurice, aux mondes, aux célestes et aux déserts, est de Bretagne !
Notre Bretagne relue et regardée par J.M.G Le Clezio !
Nos Bretagnes !
Son récit est doux comme un lange aux bébés littéraires que nous sommes ! Rudes comme une déferlante par moment aux marins que nous sommes moins ! Il y en a ! Mais moins. Le Clézio le dit, que son monde breton est un monde à retrouver, de nuits avec biniou sur Pointe en roches sombres. Tout peut revenir car tout est là. Pêche vivrière avec chaluts et labours avant remembrements et vols alignés de mouettes. Tout peut revenir nous dit-il des mondes perdus et des mondes à venir car la Bretagne est une présence. Un présent aux deux sens du terme ! « Où on peut toucher le temps avec ses doigts » dit-il de ce pays fou et doux dont on aurait pu craindre qu’un opus en plus sur la gloire passée nous fut un pensum, c’est le contraire.
Malgré la critique un peu réac du fatras moderne des giratoires et des portiques anti camping-cars, malgré les nationales en lieu et place des chemins de Sainte-Marine « où les véhicules foncent à cent à l’heure, se dépassent sans visibilité, dans une sorte de rage mécanique ». Sourions ici de l’âge du capitaine ! Allez, là n’est pas le propos !
Allons à Sainte-Marine ! Ah ! Sainte-Marine !
Dites Sainte-Marine à Le Clézio, laissez son silence faire semence, la chaîne du bac, les vélos loués sur la plate du passeur, entendez-vous le rire des gosses et leurs sales tours ? Le Clézio nous parle de lui, parmi les gosses, cette vieille expression qui entrevoit ceux qui galvaudent, cabannisent, shootent dans les nuages et glissent sur les feuilles, montent aux arbres, et sont chargés par les parents pédagogues de la corvée d’eau. Les voyez-vous, le broc à bout de bras qui font le kilomètre entre la pompe communale et la maison ? Les voyez-vous, leurs dos asymétriques et le broc bien lourd qui doit déborder le moins qu’ils peuvent ? Point de conseil de kiné ni de Vitamine D, les gosses ont un rôle, et pas devant écran ! Sentez-vous le sable qu’ils jettent dans les cheveux des filles, lesquelles ont l’air d’y prendre un certain plaisir car le sable est lancé par les parizaner.
Le Clézio relie cette Bretagne des années cinquante et jusqu’un étonnant et vibrant Breiz-atao. Il ne nie pas la triste histoire des tristes alliances de 40. Il les déplore avec sa sagacité politique et rêve encore une Bretagne autonome, en capacité d’auto-décision et d’auto-gestion ! « On peut en rêver, comme d’un avatar de l’Histoire, dans lequel un peuple uni par un passé commun ../.. trouverait des solutions propres aux problèmes contemporains ». Il a raison, Le Clézio, à nous faire valoir que rien n’est durable ni fixé dans le marbre. L’aujourd’hui est un passage, comme à Sainte-Marine, sur l’Odet, un pont ou un bac, un saut ou un songe !
Il rêve et enjambe les époques en faisant remarquer au passage que le temps de l’indépendance s’avère plus long que celui, récent, de la vassalisation.
Il n’enchante pas tout de cette Bretagne mythique, mais tout de son enfance, des moissons et des fêtes au château de Combrit, marquise invisible derrière rideaux opaques et vents si libres et violents à la pointe de la Torche.
Le Clézio cite Perros. Aussi Guilloux ! Merveilleuses et rapides jonctions littéraires !
Le Clézio dont le nom est de talus et le prénom des trois lettres.
Il dit que son livre est un conte. Le second, intitulé L’enfant et la guerre, renoue avec son anti-biographie et nomme le vide paternel. Sa manière anti-biographique (ni récit, ni auto-fiction, ni auto-bio), lui permet de nommer conte ce qui le raconte. Cela ne répond-il pas, littérairement, de notre mythologie bretonne, entre inter-signes et tropismes insistants ? Il dédie son premier conte, Chanson bretonne, à un sourcier dont le don est de trouver les sources et de passer le feu. J.M.G Le Clézio est un moderne qui nous rend douce et belle la chanson bretonne !
Éternelle ?
Gilles CERVERA
J.M.G Le Clézio, Chanson Bretonne, nrf 16€50












