Que de clichés ou d’idées fausses sur le poète Charles Péguy facilement associé à certaines images d’Epinal : Jeanne D’arc et Orléans (où l’auteur est né en 1873), le pèlerinage de Chartres, sa mort au front en 1914… Sait-on vraiment qu’il était foncièrement républicain, socialiste, dreyfusard, et, bien que chrétien, en conflit avec l’Eglise catholique. Il y a plusieurs Péguy dans Péguy. C’est ce que nous montre ce livre, florilège de citations extraites essentiellement de ses poèmes ou de ses « Cahiers de la quinzaine » qu’il avait créés en 1900.
Dans le viseur de Charles Péguy, il y a d’abord le monde moderne dont les traits qu’il en tire nous amènent à établir un parallèle avec notre propre époque. Pour Péguy ce qui l’environne est un « enfer » parce que c’est « le règne de l’argent » dans un « monde bourgeois et capitaliste consacré au plaisir ».
Car l’auteur a une forme de nostalgie de l’ancienne France. « On peut dire dans le sens le plus rigoureux des termes qu’un enfant élevé dans une ville comme Orléans entre 1873 et 1880 a littéralement touché l’ancienne France, l’ancien peuple, le peuple tout court ». Cette ancienne France était celle, selon Péguy, où le travail avait un sens, où la grandeur venait du peuple, où la culture et la connaissance primaient sur le frivole et le divertissement. « Dans ces temps-là, un chantier était un lieu de la terre où les hommes étaient heureux (…) Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui au Moyen-Age régulait la main et le cœur (…) Il n’y avait pas cet étranglement économique d’aujourd’hui, cette strangulation scientifique ».
La rupture est vite venue avec Jaurès
D’où peut venir le salut ? Du socialisme ? Pas si sûr, même si Péguy se range de ce côté-là. Il est nettement en faveur de la raison libre et de la justice sociale. Mais La rupture est vite venue avec Jaurès car pour Péguy « la révolution sociale sera morale ou ne sera pas ». Sans compter qu’il reproche à l’homme politique une forme de capitulation devant l’Allemagne dès 1905 (quand Guillaume II débarque à Tanger pour contrer les visées françaises sur le Maroc). Jaurès, lui, voit chez Péguy une forme « d’anarchisme moraliste ».
Le salut pourrait-il alors venir de l’Eglise catholique ? Sans doute encore moins car, pour « Péguy l’hérétique » (titre de la préface du livre), elle est devenue « la religion officielle de la bourgeoisie de l’Etat ». On sait peu que Péguy se maria civilement, qu’il ne fit pas baptiser ses enfants et que les journaux catholiques le détestaient. Ce qui ne l’a pas empêché d’exprimer son Dieu à lui dans ses différents écrits (poèmes, articles, chroniques…).
Homme de l’emphase et souvent de l’outrance, « ardent », « inquiet », « excessif », comme le note Paul Decottignies en préfaçant ce livre, Péguy se révèle ici dans toute sa complexité.
Pierre TANGUY
Ainsi parlait Charles Péguy, dits et maximes, Arfuyen, 174 pages, 14 euros











