En pleine nuit je me réveille. J'écoute le silence. Juste parce que j'ai entendu un léger bruit dans l'arrière-cour, sinon je n'aurais même pas pris conscience de ce silence.
Cette quiétude est la porte ouverte à mon inquiétude qui m’empêche de trouver le sommeil.
Je m’amuse à retenir mon souffle pour essayer d’entendre le moindre son qui me parviendrait du dessus, d’à côté ou de loin. Mais là, rien.
J’associe le silence à l’isolement. L’isolement à la solitude que je ressens, sans écho du dehors, ni de rien, ni de personne. Et dans la journée, hors la protection des dieux Lares, sorti de ma cellule immunitaire, je ne rencontrerai que ces Belphégors furtifs. Des gens qui, soudain en apnée, baisseront la tête ou la détourneront quand je les croiserai d’un peu trop près. Sans compter ceux qui feront ostensiblement un écart. Dans cet espace public, nous nous trouverons réduits à n’être que d’anonymes porteurs potentiels du virus, passants maléfiques ne représentant que ce possible danger. Chacun, derrière son masque, n’est plus une personne, dont le visage donne l’identité. Les sans-dents en tireront avantage, et moi aussi, qui n’ai pas l’ incisive ripolinée à l’Utra brite. Le gouvernement pourra comptabiliser ça dans les premières mesures de justice sociale.
Le monde ne sera pas comme avant, avec la méfiance érigée en règle(s). D’où cette aspiration à la nature, aux grands espaces. Aux forêts et aux bords de mer…
En arrivera-t-on à regretter notre domaine confiné face à cette hostilité redoublée du monde ? L’occasion d’éprouver ce que pouvait avoir comme avantage notre cocon protecteur.
J’ai un salon dont je ne me sers pas
Avec ce temps d’arrêt, j’ai redécouvert tout l’agrément de mon appartement, et l’ai exploré. Il est assez grand et bien exposé. J’ai le soleil le matin dans ma cuisine et mon bureau, et le soir dans la chambre. Sous ses hauts plafonds, il est froid l’hiver mais frais l’été. J’ai un salon dont je ne me sers pas. L’hiver je ne chauffe plus la « pièce de vie », qui devient lieu de transit. Condamnée en me disant, âme de poète, que c’est ainsi un peu la vie de château. Décrit toujours comme la « pièce à vivre » par les agents immobiliers ou les journalistes à tendance flegmatique. La pièce à mourir serait alors la chambre. Sans doute. D’ailleurs c’est là souvent qu’on mourrait, pour ceux qui parfois même n’avaient pas changé de toute leur existence de lieu de vie. Quelle chance ! m’arrive-t-il de penser. Certainement mieux que de mourir dans ces établissements que sont les Ehpads. Incontournables et indignes marqueurs d’un siècle sans progrès.
A l’occasion d’un repli obligé dans nos tanières nous avons aussi fait intrusion dans les intérieurs des autres avec ces pratiques de visioconférences, qui ont dépassé le cadre du télétravail. Et chacun a aménagé son lieu de « représentation » en peaufinant son cadre, pour mieux se mettre en scène. Un décorum offrant une image subliminale de ce que serait notre « vraie condition » intime et donc sociale (ou l’inverse).
Pareille à un personnage de cire dans un magasin d’antiquités
Dans ces représentions archétypiques, deux extrêmes : la Reine d’Angleterre, lors de son allocution télévisuelle (ce n’était pas une visioconférence mais c’était tout comme) s’est montrée dans un intérieur d’avant Ikea. Pareille à un personnage de cire dans un magasin d’antiquités, plein de dorures, fleurant bon un monde préservé depuis des temps immémoriaux. Coup de pub pour l’aristocratie dominant les contingences de l’histoire. Il faut dire que cette reprise momentanée du gouvernail par la tête couronnée avait meilleure allure que celle de l’ébouriffé pris à sa propre pitrerie. Beaucoup se sont sentis réconfortés par le soutien de celle qui garantit des valeurs immuables.
A l’opposé, le héraut porteur des valeurs de demain : François Ruffin, dans sa cuisine en désordre, les post-it sur le frigo, près de l’évier la vaisselle pas faite, et l’huile Lesieur jouxtant la cafetière…
Tous deux nostalgiques de la guerre : Elizabeth II, de faire référence au discours prononcé avec sa sœur Margaret pendant la Seconde Guerre mondiale, d’un côté, et de l’autre, l’apôtre vengeur préparant un nouveau procès de Nuremberg. L’une habillée du vert de l’espoir (couleur propice à l’incrustation d’images dont certains ne se sont pas privés), s’adressant à ses sujets. L’autre aux « gens » : François, homme du peuple, dont la seule concession à la bienséance était d’être habillé de sa chemise blanche bien repassée. Symbole pour ce Député de son intégrité et de sa probité (non candide).
Il y a aussi ceux qui floutent le décor tout autour…
La reine mère pour ressouder la nation, ou le royaume ! et le chevalier blanc pour dézinguer nos gouvernants. « We’ll meet again » !!! et dans la version française : « On n’oubliera pas » !
On a tous fait l’expérience, pendant ce confinement, de mises en scène véhiculant avec plus ou moins de subtilité des intentions.
Autant d’ailleurs ne pas échapper à la simple assignation d’être soi. Pour l’être encore – plus ou mieux – puisqu’on ne le sera plus dehors.
Codes trop convenus avec d’une part, ceux qui veulent se singulariser, et d’autre part, ceux qui demeurent trop classiques afin de conserver une neutralité de bon aloi. Il y a aussi ceux qui floutent le décor tout autour… un chouia parano, persécutés par cette intrusion.
Quant à moi je ne voulais pas, dans cet exercice d’échange à distance, donner libre champ à la caricature ni tomber dans une représentation stéréotypée. Cependant (petit moment d’égarement ?), j’avais disposé discrètement -mais n’est-ce pas souvent l’objet discret qui fait signe ? – un bouddha. Ce qui ne me correspond en rien, bien éloigné que je suis d’être zen ! N’en déplaise à Christophe A. et ses affidés. Difficile dans cet anonymat dévoilé d’échapper à la volonté de se présenter sous un bon jour, et de parfois en faire trop. Ou pas assez.
Une bibliothèque n’est pas nécessairement très présentable
Certains des « intellectuels » ou de ceux qui voudraient s’en donner l’image, se sont positionnés devant une bibliothèque lors de ces visioconférences. Une bibliothèque n’est pas nécessairement très présentable, c’est juste un meuble utilitaire pour ranger des livres. La plupart du temps les rayonnages ont davantage de charge symbolique que d’intérêt esthétique. Pour améliorer le produit, d’aucuns auront recours à quelques ouvrages d’art en plus, ou mieux : des œuvres d’art. Beaucoup sont derrière un bureau avec du bazar… Certain(e)s auront placé leur ordinateur trop bas et on verra, en contre plongée leur cou, ou leurs bajoues (pas très heureux). Beaucoup ne pensent pas à s’éclairer, et l’image s’en trouve dégradée, un peu floue, le teint orangé ou blafard. C’est pas Hollywood !
Le paradigme social revient à la plus représentative des normalités : un homme et une femme qui travaillent à la maison et qui enseignent à leur trois enfants. Le monde harmonieux ! Bien sûr les enfants sont agités, on les entend en bruit de fond, ils aimeraient bien voir leurs amis… et retrouver leur maîtresse. Alors on communique avec papy et mamie restés dans leur campagne…
Cette figure identitaire de la famille a prévalu dans les médias et réseaux sociaux comme entité la plus commune et la plus « normale ». Chacun chez soi, chacun pour soi. L’entre-soi véritable. Ce repli nous a montré ces cercles constitués qui se sont révélés être aussi de ce fait excluants.
J’ouvre la fenêtre, une bouffé de fraîcheur entre dans la chambre. Il a plu. Une odeur d’herbe et d’humus remonte et je repense à ces matins pluvieux où, enfant, j’allais crocheter des escargots (ma madeleine !) dans la rocaille, les débusquer sous les taillis humides… Je rentrais crotteux, fourbu. Monde lointain ! Monde prochain ?
Et, que je sache, une femme ne fait jamais négligée
Je me balade en négligé. C’est ma façon et ma tenue, et pour le coup j’en manque ! Robe de chambre grise et informe. J’avais cherché à en acheter une autre avant le confinement, une bleue ! qui ne fasse pas sortie de bain, et pas vieil aristo anglais. « Négligé » a un sens bien différent quand il s’agit de la façon dont une femme se vêt la nuit. Le soi négligé, ou le négligé de soie ! Et, que je sache, une femme ne fait jamais négligée quand elle est en négligé…
L’autre tiendra dans le registre de ces deux extrêmes : de la personne masquée et à distance règlementaire, à la présence du corps désirable. De ceux ayant vécu cette période dans la solitude et voulant renouer avec l’intimité d’un corps durant ce temps, éloigné, pour en retrouver la fermeté et la douceur, la texture, le grain de peau, et son odeur… A nouveau pouvoir se sentir ! Revanche par rapport à ceux qui dans le confinement auront peut-être trop subi la présence physique de l’autre au point d’en être dérangé… « Un seul être est là et tout est surpeuplé ! »
Doucement camarade… l’immeuble a déjà en partie brûlé !
Je range. Activité physique quotidienne. J’ai acheté compulsivement des centaines de livres que je ne lis pas. J’entasse. Maintenant je classe. Il y en a encore trop. Comme on ne peut plus les donner, car ils sont empoisonnés, je me demande parfois si je ne devrais pas faire un autodafé de tous ces livres ? Convoquer les voisins à huit heures au moment des acclamations. Un feu de la Saint-Jean au milieu de la cour ! Fumigène remplaçant les fumigations pour éloigner définitivement les miasmes du virus. Enfin, doucement camarade… Pas certain que l’idée réjouisse tout le monde, l’immeuble a déjà en partie brûlé !
Une voiture a pris feu dans le garage en dessous de chez moi. Après ce premier « auto » dafé, vécu comme mauvaise expérience, pas sûr que mon idée séduise.
Je me suis habitué à ma bulle. A l’abri du monde : personne, n’est venu toquer à ma porte. Aucun dérangement, si ce n’est celui de mon téléphone que je n’ai pas l’envie de couper pour rester constamment à portée malgré tout de celui ou d’icelle qui penseraient à moi !
Les oiseaux, perchés dans les quelques arbres derrière, pépient de leurs chants aigus, discordants et volontaires. Tout le monde s’accorde à trouver ça plaisant. Je préfère le silence. Alors que le jour pointe, le ciel s’est pommelé d’un étrange lavis teinté de rose.
Je voudrais bien grappiller encore un peu de sommeil.
Michel OGIER
(Mon voisin Alain, côté rue, moins confiné, a vue lui sur le ciel dégagé -photo-).
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