La semaine dernière, à vélo, je roulais au pas sur le trottoir, quand un type qui promenait son chien (ou un chien qui promenait son maître) croisé à bonne distance m'avait-il semblé, pour éviter aussi le chien... m'a agressé, meuglant : « c'est interdit ! ».

Interloqué, je lui ai affirmé que j’étais à bonne distance et que je ne voyais pas en quoi je l’avais dérangé. Fort de son bon droit, il ne semblait pas vouloir baisser le ton. Pour finir je lui ai dit : « Vous n’êtes pas de la police pour me l’interdire ». Et lui : « Ils sont à la boulangerie à côté, je vais aller les chercher ! ».
Provoquant un fort écho sur le boulevard silencieux, rompant la quiétude de ceux qui derrière leur fenêtre étaient à l’écoute, le printemps revenu, du chant harmonieux des rossignols, merles et mésanges, pigeons et autres tourterelles, avec le seul pendant dysharmonique jusqu’alors des corneilles ou des goélands. Tous ceux chez qui commence à poindre cette nouvelle passion pour l’ornithologie. Mais ces vociférations intempestives avaient aussi fait sortir de son alanguissement un voisin vigilent dont la tête a émergé de sa guérite du rez de chaussée, en face, pour brailler à l’unisson avec le promeneur de chien et m’invectiver comme mu par une même consigne.
Bien sûr j’étais en tort. Doublement peut-être, parce qu’on n’a plus su à un moment donné, avec les directives fluctuantes du gouvernement, s’il était autorisé ou pas de rouler à vélo. Ça l’était dans la limite des 1 km pour faire ses courses… En revanche, rouler sur le trottoir, non. Mais en l’occurrence, au rythme d’un marcheur…

S’arroger la puissance de la loi. Et faire le flic

Je vois plutôt là l’expression d’une agressivité rentrée, qui ne demande qu’un prétexte pour ressurgir. Se mettant du côté du bon droit pour s’arroger la puissance de la loi. Et faire le flic. (Il est vrai que parfois l’envie nous en démange).
Comme le promeneur ne cessait d’aboyer, alors que son chien ne disait rien, et qu’il avait trouvé main forte. J’ai senti, avant que – peut-être- tous ces entichés de leur nouvelle passion fassent pleuvoir à l’unisson des cris d’oiseaux, qu’il était temps de faire retraite.
Reprenant mon chemin, pour aller faire des courses dans une épicerie bio à proximité. Je suis arrivé in extremis avant la fermeture. Il fallait entrer un par un et j’étais le dernier client avant 13 H précises. L’entrée étant refusée catégoriquement à une jeune femme effacée qui me suivait et qui s’est mise à pleurer. Et dans cette ambiance, je la comprenais. Elle pleurait sur l’absurdité et la dureté du monde. Sur la solitude et le délaissement. Elle pleurait sur ce que nous laisse entrevoir ce nouveau monde de l’après. Celui de conditions matérielles plus difficiles, de distanciation sociale, de nouvelles règles de comportement. Sur un monde de l’arbitraire, avec des règles établies à l’envi. Me venait un sentiment de dépit. Sur ce, la patronne l’a quand même laissée entrer.
L’ambiance était peu conviviale dans la boutique. Gel hydroalcoolique à la porte. Deux personnes autorisées à l’intérieur, avec respect de la distanciation. Sentant qu’on me pressait je choisis mal mes légumes dont une salade avancée et des radis gâtés… La caissière derrière son paravent mal agencé en plastic transparent m’obligeant à payer par carte bancaire. Ce qui va à l’encontre de la loi, mais ici on se sent légitimé de la transgresser.

Je n’achèterais pas des asperges venues de Chine ou du Pérou

Il règne, dans ces nouvelles épiceries bio qui ont remplacé les épiceries traditionnelles ou « l’arabe du coin » (moins à cheval sur les horaires), un esprit auquel je ne me fais pas. Pas plus à mon aise qui si j’entrais dans un magasin de luxe quand je vois les asperges à 10 € le kg et les champignons 2 fois plus chers qu’aux halles. Qu’on ne se méprenne pas toutefois, il me paraît aberrant de consacrer moins de 1/5eme de nos revenus à la nourriture, en mangeant de plus en plus de plats préparés… Et je n’achèterais pas non plus des asperges venues de Chine ou du Pérou, deux fois moins chères, mais au lourd bilan carbone. Alors je renonce, car si on ne fait pas attention, en sortant c’est pire que chez un garagiste où l’addition est toujours une surprise. Une patronne un peu seiche, qui pour ne vendre que de bons produits, ne me paraissait pourtant pas refléter la pleine santé, tenant une boutique bio pour la recouvrer comme certains demeurent au sanatorium.

Consommer bio confère un supplément d’âme mais qui n’entraîne pas à la franche rigolade

Règne là un état d’esprit où elles (ou « ils » pour le général) pensent détenir maintenant le bon droit, adoptant un système autoritaire en la circonstance, sans que ça leur paraisse. Au nom de ce nouvel ordre, dont elles seraient en quelque sorte un peu les détentrices, puisque d’une certaine manière elles sont déjà les précurseurs d’un nouveau monde auquel il va falloir se soumettre. Faisant partie de cette frange de l’humanité un peu plus éclairée qui nous en avait déjà averti, et qui nous préparerait désormais une vie saine à l’aide de produits de saison et bio provenant de circuits courts et de producteurs locaux certainement payés au juste prix. En un mot un circuit de production-consommation éthique ! (Pour d’étiques consommateurs). Dans ces nouvelles chapelles pour bobos de quartier, où la ségrégation se fait par l’argent, on génère de l’entre-soi paradoxalement individualiste. Consommer bio confère un supplément d’âme mais qui n’entraîne pas à la franche rigolade.
Cependant je souscris totalement à ce que ça comporte fondamentalement. Dans cette communauté, à laquelle pourtant de par mes aspirations et fréquentations je devrais appartenir. Mais je n’aime pas ce qui enrobe cette démarche. Je ne devrais d’ailleurs pas insister, car je ne serai plus à l’occasion invité à manger de si bons produits que j’ai de moins en moins les moyens de m’offrir. Et par cette critique je risque la disgrâce auprès de ceux que je soutiens et les faveurs de ceux que je n’approuve pas.
Mais sans être nihiliste, je désespère de ne me rallier à rien. Sauf quand même à aller au marché où je me suis habitué à me fournir chez un producteur de salades, carottes, endives, et betteraves rouges comme on n’en produit pas ailleurs. Entre lui et mon boucher je suis comblé !

Des passants, « gens bien intentionnés », ont prévenu les gendarmes

A partir de cette scène du boulevard et de quelques autres comportements que j’ai pu observer, en extrapolant, il me semble qu’on n’arrivera pas tout de suite à une entente cordiale pour faire un monde rempli d’entraide et de générosité, comme certains prévoient qu’il le sera après cette épreuve. L’ « attention aux autres » portera surtout à s’en méfier, et à s’en écarter…. voire à ces comportements hostiles.
Victime de cet hourvari pour si peu, et de cette menace de cafardage de proximité, j’ai pensé à
ce qui s’est passé dans une bourgade à côté : 25 personnes préparaient un barbecue au bord de l’étang pour fêter Pâques. Un désir et un besoin de nature comme on en rêve plus que jamais en ce printemps. Des passants, « gens bien intentionnés », ont prévenu les gendarmes. Et cette horde de sauvageons, quinze adultes et dix enfants, déguisée en bonnes familles, s’est fait sonner les cloches: 2025 €. Dura lex, sed lex. Bing ! Qui eut dit qu’un jour au bord d’un étang, à Pâques, un pique-nique serait réprimandé si sévèrement ? C’est de la plus simple des libertés dont on nous prive. Et je vois qu’une pétition circule et a recueilli pour l’instant plus de 100 000 signatures « Pour un accès responsable à la nature en période de confinement ». (100 000 par 135 : ça fait combien ?) C’est à y perdre son latin. Je n’y souscris pas mais continue de slalomer sur ma bicyclette, avec une sulfateuse, répandant le Corona à tout va…

Je suis bien plus inquiet par ces mouchards qui rappellent des heures sombres.

Qu’on prenne ça d’un côté ou de l’autre, ceux qui par pur individualiste n’en font qu’à leur guise ou ceux qui veulent eux-mêmes faire régner l’ordre : on est mal parti pour « faire société ». Une société soudée face à l’adversité qui nous attend.
Je suis bien plus inquiet par ces mouchards qui rappellent des heures sombres. Comme quoi l’histoire ne fait pas enseignement. Ils ne sont pas loin, ils sommeillent… Combien d’âmes de gentils collaborateurs au sein du bataillon des « bons citoyens » ? Bien plus inquiétant que le virus, car avec le temps, lui passera. Mais ces mentalités d’envieux et de zélés délateurs seront toujours là, tapies. Selon un sondage : 43 % des Français approuvent le signalement du non-respect du confinement à la police. Ce ne sera plus nécessaires, déjà les drones et les caméras font leur office. Et s’instaure en Chine, pays précurseur qui nous fait la leçon, le système du « crédit social » qui évalue le comportement des citoyens dans les lieux publics et sur internet. Une préfiguration de notre avenir, si on n’y résiste.
Mais à l’ancienne, ces croquantes et ces croquants, ont l’impression de faire preuve du meilleur civisme. C’est avec ces jaloux, ces supplétifs de la police qu’il faudra composer et organiser le monde de demain. Dans un monde nouveau qui, croit-on, ce sera amandé durant ce confinement.
On peut aussi penser moins radicalement qu’il y a deux sortes de ralliements : ces légitimistes qui croient au droit et à l’ordre, à la force et à l’état, et ceux qui veulent construire un monde horizontal d’entraide, de partage et d’initiatives locales. Préférant se serrer les coudes (nouvelle pratique) que de se désigner du doigt.

Le même système persistera et probablement avec ses travers exacerbés

« Il y aura un après ! », un de mes voisins bien inspiré a créé un groupe de réflexion sur Facebook. Sur ce que pourrait être le « monde d’après », sous-tendu par un volontarisme optimiste, que je souhaiterais partager. Sans y croire.
Un habitant a étendu un drap le long de son balcon sur lequel il fait avec des bâtons le décompte des jours de confinement qui restent, attendant la quille. Bien que ce soit difficile pour certains, je crains que ce jour de libération ne soit pas tant que ça désirable.
Déjà dans la période d’avant, Lévy- Strauss disait : « Je quitte un monde que je n’aime pas ! ». S’il le voyait tel qu’il se révèle être aujourd’hui il en serait encore davantage contrit.
Le même système persistera et probablement avec ses travers exacerbés. Tout sera un peu plus crispé et ce sera sans doute encore davantage le règne du chacun pour soi, un peu plus entaché de la méfiance vis-à-vis des autres, voire par du rejet. Bien sûr, il y aura des mouvements de générosité, certains se regrouperont pour prendre des initiatives solidaires. Les villes seront entourées de ceintures maraîchères. On mangera ce qui sera produit localement. On consommera français. Mais dans un pays individualiste, constitué de râleurs, où chacun a le sentiment de détenir la vérité, émettant constamment des critiques et ayant toujours des idées bien arrêtées et des recommandations sur ce qu’il faut faire, croyant que cette cacophonie est l’expression de la démocratie, que pourra-t-on construire pour ce nouveau « commun » ?
Dans un système finissant, les problèmes environnementaux s’accentuant, s’annonce notre dernier baroud. Le monde n’est pas globalement « raisonnable » et n’est pas guidé par le bon sens mais bien pas des intérêts contradictoires. Les pays les plus riches et les plus autoritaires eux n’éparpilleront pas leurs forces. Plus déterminés ils tireront la couverture à eux… sous la férule chinoise. Nous ne ferons que suivre malgré toutes les formes de notre résistance. Je crains que les démocraties ne vacillent face à cette épreuve. Le pouvoir de réfléchir et d’agir collectivement et horizontalement y persistera-t-il ?

Je veux bien entamer ces avantages pour recouvrer du sens

Cette vision pessimiste découle de déductions faites à partir de données, qu’on peut considérer objectives, alors que ce qui se fera sera issu de ressources et d’élans qu’on ne peut encore soupçonner. Je veux croire à ce foisonnement, à cette volonté de créer, à ce désir d’être solidaire… La vie est là… elle se réinvente constamment. D’autres valeurs vont surgir… Je ne suis pas triste sire… et veux croire à la création, à la rencontre, à la surprise, à la régénérescence… et pas devenir un vieux grigou défaitiste et rabougri… qui se repaîtrait de voir un monde à la dérive, tandis qu’il jouirait de la tranquillité acquise d’un privilégié planqué… Je veux bien entamer ces avantages pour recouvrer du sens.
Je ne me rallie à aucun parti et ne possède aucune grille de « prêt-à-penser ». Au mieux j’observe, j’essaie de comprendre et de me faire une idée qui n’est pas toujours très assurée et que je suis constamment disposé à remettre en cause.
« L’homme est la mesure de toute chose » Platon. Acception relativiste où l’homme juge avec son intelligence et sa subjectivité propre, établissant lui-même la mesure des choses. Bien sûr dans ce monde les poches de résistance seront plus restreintes, mais d’autant appréciables. Encore qu’elles peuvent faire multitude de taches et ensuite se répandre. Avec l’abandon progressif d’un espoir de salut dans une terre d’humains dont on touche à la finitude, nous en arrivons à ce terme d’éprouver durement l’âpreté d’un monde sans Dieu. Mais il nous appartiendra de lutter encore et l’avenir est perpétuellement à réinventer : l’homme continument crée et façonne le monde.

Je décide de retourner à l’épicerie. Incorrigible délinquant, par les mêmes moyens et par le même chemin. Je constate que le terrain est miné d’une enfilade de crottes de chien. Je pense immédiatement au furibard mais n’attribue pas ça nécessairement à son clébard. Ça me plait pourtant de l’imaginer. On ne peut s’empêcher par paresse intellectuelle de ramener le monde à un ordre explicite, facile à décrypter.

il n’est plus formellement interdit de payer en espèces

Derrière moi, une cliente croyant qu’un groom refermerait la porte l’avait laissée négligemment ouverte… rappelée à l’ordre ! Cela confirmerait-il ma première impression d’avoir eu affaire à des pies-grièches (« Femme d’humeur aigre et querelleuse ») ? Non point. L’ambiance est moins tendue. Je me sens moins pressé. La patronne me propose même de changer la salade défraîchie que j’ai choisie. Et même les règles semblent s’être assouplies, il n’est plus formellement interdit de payer en espèces. Je pourrais devenir un habitué, et nous pourrions devenir amis. Qui sait ? Le monde ne me paraît pas si désenchanté que me l’avait dicté ma première humeur.
Quand le contexte donne un pouvoir dont on peut se saisir on voit un monde moins policé. Comme à la boulangerie hier : sur l’affichette à l’entrée était recommandé (imposé) de respecter une distance de sécurité avec le client précédent. Ils étaient deux dans la boutique, je rentre. Une vendeuse, me dit « Non monsieur ! Pas plus de deux dans la boutique ». Je lui dis que j’ai lu la consigne comme quoi il fallait « respecter les 1M50 de distanciation ». « A oui, mais il y a une autre affiche pour indiquer pas plus de deux à l’intérieur ». Je perçois chez elle la satisfaction, comme une revanche, d’intimer un ordre sous couvert d’une autorité légitime qui lui serait désormais allouée. Je ressors en maugréant. Et elle de renchérir : « Oui encore heureux qu’on soit ouvert et qu’on vous vend du pain ». Suis-je bête ! je n’avais pas perçu qu’au-delà des soignants, des postiers, des éboueurs etc. la pure philanthropie avait aussi gagné les commerces…
Je ne sais pas si je suis d’un naturel rebelle, ou pas fait pour ce monde-là ? Ou les deux ? Et encore bien mal préparé pour celui qui vient.
Et je repense à cet homme au chien, à n’en pas douter patelin dans sa copropriété, toujours prêt à sortir la poubelle et à rendre service, attendant l’arrivée du Parti National Socialiste !
Je prends un autre chemin.

Michel OGIER

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