Trop aimée, mal aimée ! Critiquer un livre d’historienne lorsqu’on n’est pas historien est un défi à ne pas relever ! Tenter de décrypter le décrypté, d’historiographier l’historiographie est à risque et on s’y risque en recommandant le livre paru chez Fayard de Claire L’hoër et consacré à cette figure bretonne par excellence : Anne de Bretagne.
La duchesse et reine, la reine et duchesse.
Duchesse de Bretagne et reine en France ! Là qu’est l’hic !
Tenter de narrer le personnage dont Claire L’hoër enchante ses pages est au double risque de diviser le repas de famille en deux blocs, de se mettre à dos les bretonnants qu’on aime, les amis gallésans, surtout dans ces temps identitaire surdivisés, en cette période de haine et autre faillequeniouses.
Disons-le net et précis et sans se targuer de rigueur historienne, ce livre de Claire L’hoër se lit comme un roman. Vif, feuilletonné et réactif. Situé entre 1477 –naissance d’Anne et 1514 -devinez, son terreau littéraire est actuel, ses descriptions contemporaines et sa lecture politique moderne ! Oui, moderne ! La com est déjà dominante, les figurants sont des indigents payés dix livres pour deux jours de service afin d’accompagner la dépouille de la double reine à Nantes, bref les Valois ont de ces manières qui ancrent la république d’aujourd’hui. C’est comme ça ! Il y a continuité entre l’urbs, la paroisse et la commune comme entre les chefferies gauloises, les seigneurs, les ducs, rois et nos monarques républicains ! Ce qui se faisait se fait, ce qui s’est composé entre Nantes, Blois, Tours et Amboise ressemble à ce qui se pratique dans nos palais parisiens !
Revenons à l’histoire d’Anne, cette non-bretonne qui le devint. Fille de foi et de Foix, aussi de roi !
On comprend comment, grâce à l’historienne, Anne devint à l’instar de Jeanne d’Arc un symbole – Anne est grande lectrice, parle trois langues (pas le breton), et fait écrire à Dufour une Vie des femmes célèbres. On comprend comment un symbole peut être approprié d’un extrême à l’autre!
Sacrée Anne ! Anne sacrée !
Elle nous structure en ayant tellement déchiré les corpus. A-t-elle trahi ? A-t-elle réuni ? A-t-elle tenté avant l’heure l’en même temps ? Sa claudication lui a-t-elle facilité le grand écart ? Duchesse chez nous et Reine de France deux fois. Couronnée deux fois ! Ce qui est fort rare et aimable aux peuples du point de vue de la com ! Il fallait des moments fortiches pour que le bouche à oreille diffuse l’image avant la télé du monde et le fessier du bouc
Elle visite son peuple breton plusieurs fois, en gloire glorieuse ou en un Tro- breizh funèbre, sa tournée d’adieu annonce la fin. Au moins quatorze enfants, dites donc ! Dont deux filles vivantes, là qu’est l’os. Anne n’est pas une reine muette ni une potiche mais gouverne quand son Charles ou son François conquièrent Naples ! La reine-duchesse est une politique affermie, crédible, croyante et peu crédule ! On dirait aujourd’hui pragmatique. Disons-le autrement : foi puissante et pieds sur terre !
On l’aime donc après lire ce livre. Ce livre redisons le pour nous, les néophytes, les amoureux d’Anne qui aiment ses manières de respecter ses parents, à Nantes en posant aux quatre angles du cénotaphe qu’elle leur offre, un tombeau narcissique ! On aime au-dessus du transi aux seins nus sa prière de pierre à Saint-Denis, preuve que la Bretonne a gardé une entité armoricaine tout en faisant la France et on adore son cœur d’or au musée Dobrée ! Bref, on se demande si après avoir lu ces histoires imbitables des Valois, Plus belle la vie en poulaines, ces familles qui se marient, s’embâtardisent, se déchirent, se succèdent et s’entrecroisent entre cousins, dérogation papale à la clé, on se demande donc si tout cela lu, merci Claire L’hoër, on ne mythifie pas encore plus la duchesse en sabots qui n’en portaient pas ! Ella a porté du début à la fin le même voile, ce qui est cohérent vu sa devise : non mudera.
Elle ne changera pas.
Gilles CERVERA
Claire L’Hoër, Anne de Bretagne, duchesse et reine de France, Fayard, 22€












