René Schickele : « Nous ne voulons pas mourir » HermineHermineHermineHermine

Le livre date de 1922. Mais il est d’une brûlante actualité. L’alsacien René Schickele (1883-1940), écrivain-journaliste de langue allemande nous parle d’un « Idéal » à réaliser en Europe après la boucherie de la Grande guerre, en dépit de la résurgence des nationalismes dès cette époque. On dirait aujourd’hui: en dépit des « populismes ».

René Schickele est né dans l’Alsace occupée par les Allemands après la défaite française de 1870. Sa langue d’écrivain sera l’allemand. Fondateur d’une revue culturelle rêvant d’une Alsace autonome faisant le lien entre la France et l’Allemagne, on le retrouve journaliste à Paris puis à nouveau en Alsace avant de transformer la nouvelle revue qu’il dirige en organe de l’Internationale pacifiste. C’est de la Suisse qu’il s’exprime durant la guerre 14-18. Puis à Berlin au moment de la Révolution allemande. Si Schickele sympathise avec le mouvement socialiste, il est avant tout du côté des pacifistes et des non-violents. Position qui le contraindra, suite aux menaces des nazis, à s’exiler en Provence alors qu’il avait pris le parti de s’installer sur la rive allemande du Rhin.

Son livre Nous ne voulons pas mourir (conçu comme un triptyque) mêle des considérations politiques et littéraires avec, en toile de fond, ce goût d’une Europe qu’il envisage déjà articulée sur cette relation particulière entre la France et l’Allemagne. De ses propres pérégrinations en Europe et de ses propres lectures de l’histoire, il tire cette conviction : « Nous Européens avions tous le même destin, simplement nous le réalisions à tour de rôle ; c’était vraiment toujours la même histoire ». De l’Europe il en parle aussi en ces termes: « Cette péninsule sur laquelle se referme la mer, habitée par les fils les plus jeunes et les plus insatiables du genre humain, où finit incontestablement la trop puissante Asie ».

« Une affaire d’ordre spirituel ne dépend jamais d’un succès des armes« 

Séduit un moment par le socialisme révolutionnaire comme moyen d’envisager cette nouvelle Europe, il réfute assez vite la lutte des classes et le recours aux méthodes violentes qu’elle implique. « On ne convainc pas par la violence (…) La terreur, quelle que soit sa forme, est l’annulation de l’idée de l’homme ». Ailleurs il écrit : « Une affaire d’ordre spirituel ne dépend jamais d’un succès des armes quel que soit le camp où il se produit ».

Car, pour René Schickele, l’Europe est d’abord une affaire « d’Idéal » à réaliser avec « des moyens spirituels » en « partant du beau et de ce qui est digne de l’humanité ». Seule la non-violence permettra, selon lui, d’accéder à cet « Idéal ».

Avec comme horizon les Vosges françaises d’un côté, la Forêt noire allemande de l’autre (« comme les deux pages d’un livre ouvert »), là où le Rhin n’est pas une frontière mais un trait d’union, Schickele se fait aussi l’héritier d’une forme d’idéalisme d’ordre spirituel dans la tradition du mysticisme allemand. C’est notamment le cas quand il  nous parle de la forêt : « Des flôts de vie coulaient de la forêt pour se mêler au paysage aussi loin qu’il était éclairé par la lune. La paix monta, la paix descendit en moi, car j’étais de bonne volonté, au moins cela, j’en étais sûr ».  Ecrivain, journaliste, mais aussi poète, auteur largement méconnu, René Schickele concevait au fond l’Europe comme une véritable patrie de l’âme

Pierre TANGUY
Nous ne voulons pas mourir, René Schickele, traduit de l’allemand et présenté par Charles Fichter, Arfuyen, 163 pages, 16 euros. Ce livre a obtenu le prix Nathan Katz du patrimoine 2019.

A lire aussi : « Fragments d’Europe » de Jean-Luc Le Cléac’h

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