Il a contribué à faire exploser la scène musicale rennaise à la fin des années 70 avec son magasin emblématique Disc 2000, fréquénté par Etienne Daho, Marquis de Sade et une jeunesse rêvant de liberté et découvrant le blues et le rock anglo-saxons. A 75 ans, toujours passionné de musique et de livres, Hervé de Belizal l’est aussi par la Bretagne, berceau de sa famille.

Vous êtes breton d’origine ?
Et Comment donc ! Je suis né à Montroulez, Morlaix, en août 43. Mon nom complet est Hervé de Gouzillon de Belizal, Gouzillon signifiant ‘ruisseau froid’ en breton et Belizal est lié à Morlaix. Ma famille est bretonne depuis le XIIIe siècle. On a servi les Ducs de Bretagne. C’est pour ça que je suis attaché à la Bretagne : on l’a servie avant de servir la France ! Breton d’abord, Français, on verra après ! (rires) J’y tiens.
J’ai quitté la Bretagne après la mort de mon père, quand j’avais 7 ans.
Je suis monté à Paris avec ma mère, mes frères et sœurs. J’ai beaucoup aimé Paris d’ailleurs mais mon cœur était ici, en Bretagne.

Vous avez fait des études liées à la musique ?
Non. Langues et littérature.

Comment êtes-vous devenu disquaire ?
Par Passion et par hasard ! J’ai fait beaucoup de guitare, mais je ne suis pas virtuose. Dans les sixities, avant de partir à l’armée, j’avais un groupe de rock dans lequel j’étais chanteur, les Rockin’chair. J’avais de bons musiciens ! Je suis de la même « classe » que Johnny : on aurait le même âge. J’ai connu toute cette période. Eddie Cochran, Elvis Presley, Buddy Holly ont été des déclencheurs. Et ensuite la soul, avec la Motown : les Supremes, Otis Redding…  Pour moi, le rock et le blues marchent ensemble.
Après mes 16 mois d’armée, au milieu des années 60, je suis rentré chez Sinfonia, disquaire sur les Champs-Elysées et ensuite chez Raoul Vidal, à l’angle de la rue de Rennes et de la place Saint-Germain des Prés, où j’étais responsable du rock’n’ roll, de la musique folk, du jazz et du blues.
J’ai eu ensuite des relations dans les radios, à Europe 1, à France Inter, avec le Pop Club de José Arthur auquel j’amenais des musiciens régulièrement comme Alan Cochevellou, dit Stivell, que j’avais rencontré rue de Rennes à Paris et que j’ai fait découvrir. Je fréquentais les milieux bretons.
Après 68, je suis venu à Rennes. Je voulais retrouver mes racines et une partie de ma famille. J’ai monté mon propre magasin de disques à Bourg-L’évêque puis rue de Clisson (Disc 2000).

C’était une gageure d’ouvrir un magasin de disques à l’époque ?
Un peu. Surtout avec du rock, du blues, du jazz en importation… J’ai continué le travail que je faisais à Paris en fait : j’importais des disques des labels américains et anglais et je fournissais les radios. On était deux ou trois en France à le faire. J’ai un peu fait naître le rock sur Rennes. Quand je suis arrivé fin 1968, c’était une ville morte. C’était « Yvette Horner et l’accordéon »… (rires)

Votre magasin est aussi devenu un lieu de rencontres ?
Un lieu de rencontres très important pour ces jeunes qui avaient à l’époque 15-20 ans de moins que moi. Je leur ai fait découvrir le Grateful Dead, Lou Reed et le Velvet Underground…

Vous aviez le sentiment d’être au cœur d’une effervescence ?
Quand on est dans le bain, on ne se rend pas compte. C’est après. Sur le moment, on faisait passer le message.

Hervé Bordier, qui a cofondé ensuite Les Trans Musicales, a commencé en travaillant avec vous ?
Je l’avais engagé comme apprenti en 69, aux débuts du magasin. Il était mineur à l’époque et venait écouter de la musique. C’est un passionné comme moi. Je l’ai formé comme ça.
On était complémentaire. Il a poussé pour qu’on commence à faire des concerts.
On a fait venir Nico, (égérie du Velvet), Magma, les Last Poets, précurseurs du rap, noirs américains qui fréquentaient les Black Panthers,…
C’est comme ça d’ailleurs que les Trans Musicales sont nées. Jean-Louis Brossard (cofondateur des Trans), venait aussi au magasin. Ils venaient tous ! (rires) J’étais le seul à Rennes alors ! Tout le monde se donnait rendez-vous à Disc 2000 : Christian Dargelos (Marquis de Sade puis Les Nus), Philippe Pascal (Marquis de Sade et Marc Seberg), Richard Dumas ou Etienne Daho, un chic type…
Je leur ai fait découvrir ma culture de base : le folk américain avec Dylan, le blues avec Muddy Waters, Elmore James, Howlin’ Wolf, le rock des Rolling Stones… C’est la base même ! Et le Velvet, sans doute le plus grand groupe de rock pour moi.

Vous êtes à l’origine de nombreuses vocations.
Je m’en suis rendu compte après. Je n’ai pas voulu le reconnaître longtemps mais eux-mêmes me l’ont dit. Sans être prétentieux, heureusement que j’ai été là ! (rires)

On parle d’un vent de liberté, d’un âge d’or à Rennes à cette époque ?
Je suis tout-à-fait d’accord : à partir de 79, Rennes s’est transformée. J’aime beaucoup ce qu’elle est devenue, vivante, jeune… A part l’insécurité : la municipalité devrait être plus attentive à cela.

Pourquoi avez-vous fermé Disc 2000 ?
J’ai arrêté en 1979. Les grandes surfaces, la Fnac, etc… sont arrivées. Ça a tué les disquaires. Il aurait fallu que je m’agrandisse énormément et je n’avais pas envie de faire du super business en vendant des variétés françaises…
Mon créneau était très sélectif : le blues, le jazz, le folk et le rock ‘n’roll. Très peu de chansons françaises : Brassens et les chanteurs à textes, c’est tout. Même si à Paris, j’aimais ça, j’étais « Rive gauche ». Greco venait m’acheter des disques, comme Gainsbourg. C’était mon quartier ! J’ai côtoyé tous ces gens-là.

Ensuite, vous avez continué dans la musique ?
Un peu mais il fallait que je mange ! J’ai travaillé dans la sécurité et la protection, dans des systèmes d’alarmes pour les biens et les personnes, jusqu’à ma retraite.
Et mon autre passion, c’est le livre et la littérature. J’ai toujours été bibliophile, comme ma famille. A 14-15 ans, à Paris, je voyais les bouquinistes sur les quais.
Je m’intéresse au 19e et à tout ce qui touche à la Bretagne.

Et les disques ? On m’a parlé de la plus belle collection de vinyles de blues existante !
C’est peut-être vrai (rires). Avec des impressions hyper rares ! Je n’ai pas de mérite parce que j’étais « sur place » : je commandais aux petits labels américains et anglais… J’ai juste « senti » les trucs. Je n’écoute que des vinyles.
Je trouve que la musique est une ouverture d’esprit. Tout m’intéresse. Aujourd’hui, j’écoute de l’opéra et du baroque  que je n’écoutais pas avant. J’adore Haendel, Monteverdi…

Vous vous êtes aussi investi dans la musique bretonne qui vivait un renouveau ?
Oui. Avec Alan Stivell et Gweltaz Ar Fur que j’ai fait produire, en 1973, chez WEA Filipacchi. J’organisais, avec Hervé Bordier, des concerts d’Alan Stivell.

L’identité bretonne est essentielle pour vous ?
Plutôt oui ! Je suis militant de cœur. La Bretagne est un pays de caractère, avec un peuple de caractère et une langue qu’il faut défendre coûte que coûte. Elle fait partie des racines de ce peuple. Or un peuple qui perd sa langue est appelé à mourir. A travers la langue, on trouve la poésie, la littérature… Mais ce qui est incroyable, c’est que je n’ai jamais cherché à vraiment parler la langue bretonne… Mais je la défends.

Ce sont la culture est la langue qui vous intéressent avant d’éventuelles revendications politiques ?
En 1789, les jacobins ont tué la Bretagne. Nous vivons dans cette centralisation à outrance depuis plus de 200 ans. Et j’ai peur qu’on en sorte pas. J’aimerais que la Bretagne retrouve son autonomie de gestion, à cinq départements. Il est indispensable qu’on retrouve la Loire-Atlantique.

Que représente la Bretagne pour vous ?
Mes racines, mon pays, le berceau de ma famille, qui est Lesneven même si je suis né à Morlaix. Rennes où je vis aujourd’hui est ma capitale. Même si Paris, ce n’est quand même pas l’étranger (rires)…

Comment définissez-vous les Bretons ?
Le peuple breton est fier, courageux, travailleur. Il a toujours su se battre pour ses valeurs.

Propos recueillis pas Grégoire LAVILLE

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