Le moins que l’on puisse écrire, c’est que Stéphanie Trouillard est tenace. Mon oncle de l’ombre, son enquête sur un maquisard breton s’étale sur presque trois cents pages, sans lasser ni décevoir.
On y lit pourtant sa déception, les chausse-trappes, les impasses et tout ce qu’un historien de la micro-histoire trouve, cherche, ne trouve pas, échoue à trouver et, par moment, son chemin s’éclaire, sa lampe de poche est la bonne, ses hypothèses se vérifient, la vérité advient.
Celle de son grand-oncle, donc, pour partie, la sienne. Et la nôtre.
Voilà une bio-histoire, une bio-historicisation de ce dont on a tous, plus ou moins, vaguement, entendu, en Bretagne, parler. Sans que ce ne soit ni net ni précis. On sait qu’il y a eu de la résistance, du dur, et notamment si l’on emprunte souvent la N 24, on voit de quoi le maquis de Saint-Marcel est le nom. Un peu. C’est flou. On va trop vite, on file vers le Golfe ou l’estuaire du Blavet.
Heureusement qu’une petite nièce qui a chopé le « virus de l’histoire » et a pour métier le journalisme ouvre le mystère, dévoilant sa face autant que celle de sa famille et de ses proches. Elle déterre un mort, ouvre des tombes où les cadavres sont si jeunots qu’ils pourraient rester sans trace. Il était temps que Stéphanie Trouillard s’y mette, se remonte les manches, file à Compiègne, aux archives de Vincennes, en Allemagne, à Bretten. Le livre édité par Skol-Vreizh suit ses tribulations et, bien entendu, va, vient, retourne, remonte, descend, file et revient entre Serent, Malestroit, Elven, Saint-Jean Brevelay ou Locminé. L’auteure, avec ses parents qui la soutiennent, roule, visite, pousse les portes, s’attable devant des bols qui fument. Elle cherche, quitte, souvent déçue, ou c’est un seul mot qui la relance, ouvre un autre chapitre. Bref c’est un livre qui s’écrit, pas un tombeau. Une écriture didascalique se dessine, de la quête obsessionnelle autant que de l’enquête rebelle. Stéphanie est en guerre après celle de son grand-oncle contre l’occupant, mais elle, c’est le silence qu’elle guerroie, les errements, les contre-vérités. Elle secoue la torpeur, affronte ce que les familles redoutent le plus, la vérité d’un homme sans descendance. Les mails sont nombreux, les petites annonces dans la presse, tous les moyens sont bons. Les érudits la découragent, disent que tout a été dit : ceci n’est jamais vrai.
Il ne reste presque plus de témoins
Les hameçons reviennent la plupart du temps vides mais parfois la surprise est bonne! Un témoin fait écho et son écho en convoque un autre. L’auteure invite, insiste, agace, se décourage et repart. Elle réincarne son ancêtre. D’ailleurs, elle lui ressemble, même menton carré, volontaire !
Dans ce territoire étroit entre Guéhenno et Malestroit, moult historiens sont déjà passés et elle passe bien après. Il ne reste presque plus de témoins. Si peu de paroles encore vivantes mais le peu illumine l’auteure, enquêtrice de sentiments et d’affects dont l’énergie tient de ses sentiments et de ses affects.
Elle va à la recherche du petit gars que l’histoire n’a pas compté ou si peu, une plaque dans l’église de Bohal et le « mur des martyres » à Kerihuel. Elle l’honore. Elle le relie aux avions qui lâchent la nuit sur les prés les parachutes. Stéphanie Trouillard réveille les morts, fait parler le peu de vivants qui demeurent et les documents. Elle desserre les nœuds, au risque d’entendre pis que pendre. Ce n’est pas par pendaison que son grand-oncle meurt. Un seul coup de fusil a fait tomber un à un cette affiche rouge bretonne.
Paix à leur âme.
L’oncle est de plus en plus vivant au fur et à mesure du livre. Il est là, petit homme engagé considérable comme il y en eut tant. Pas tant que ça ! Dans le refus de repartir au STO, dans le refus des occupants, dans le refus d’une Bretagne et d’une Europe écrabouillée sous le joug fou. Il y a eu des miliciens, ceux qui donnent leurs pays, trahissent les leurs, pour des mauvais choix et des petits calculs, haine et compagnie, y compris leur intérêt immédiat. Une sorte de guerre civile traverse les villages entre ceux qui font un choix délétère et ceux qui se sacrifient pour l’autre. Ces hommes dont le « petit gars de Bohal », André Gondet, vingt-trois ans, un si grand jeune homme.
André Gondet. Le grand oncle de Stéphanie Trouillard.
Retenons son nom inscrit dans le livre de sa petite nièce : André Gondet. Maquisard breton tué pour notre liberté, en Bretagne, le 12 juillet 1944 à Plumelec, lieu-dit Kerihuel.
Gilles CERVERA
Mon oncle de l’ombre Enquête sur un maquisard breton, Stéphanie Trouillard, Skol Vreizh 16 €












