Du côté briochin des choses et des êtres, beaucoup s’appellent Mahé. Ma classe communale de Cesson, quartier populaire de mer, en était remplie ! Mais un seul se nomme Stéphane dont la fabrique est d’images, le sens pictural et l’outil un smartphone. Pas seulement le smartphone ! Les images de Mahé sont des récits. Chaque photo, car l’homme est photographe, raconte.
Ce que chacun voit est une histoire différente. Ce que chacun a à en dire un récit qui lui est propre. La photo est une suggestion davantage qu’une sujétion.
Le regard de Mahé est d’abord une offre à l’imagination.
Vous voyez passer des spectres. La photo n’est pas floue. Elle est épaisse. Elle nimbe la vision. Un écrivain pourrait s’emparer de chacune des visions et une écriture en découlerait. Souvent sombre, quelquefois solaire, ou unaire au sens du personnage unique, un Pessoa dont le chapeau vissé renvoie au M William de Ferré ou à l’absurde camusien, à Meursault. Un crime a eu lieu ou un crime va avoir lieu.
Une étreinte a eu lieu ou va avoir lieu. Mahé est entre deux, il saisit l’instant des bascules. C’est rare à ce point, un photographe du destin !
Ce sont les images de Mahé qui le disent. Ce passage. Ce bousculement. Ce point qui tourne, turning point ou poteau d’angle si je fais choix de ma langue.
Ce sont des récits que Mahé donne à voir.
Des prémices. Et des fins en soi. L’inspiration est picturale. On dit la photo picturaliste. On devrait dire autrement. Bien sûr que Magritte nous revient lorsqu’on voit un homme sur une plage. Bien sûr qu’Hopper est présent dans les trouées de fenêtre. Ou qu’un bow-window appelle le tableau. Le cadre est une science et de ce point de vue, celui de Mahé touche au scientifique, mais versus lyrique. Une photographie en tant qu’une poétique, voilà le travail !
Un couple, dont l’homme debout, vaguement penché, s’avère le cher Louis Guilloux
Promenons-nous dans ses lieux qui sont les nôtres. On en reconnaît beaucoup car le briochin est malouin ou rennais ou nous perd dans ses déroutes orientalistes. On dirait du José-Maria de Hérédia. ou du Garcia-Marquez. Si nous avions à illustrer les folios poche, nous fouillerions ses archives et Borges ou Dostoïevski, Tarjei Vesaas s’y logeraient ! Je me permets d’ajouter ici, vision subjective et quel bonheur de voir un revenant, retrouver ici, dans un contre-contrejour savant, un couple, dont l’homme debout, vaguement penché, s’avère le cher Louis Guilloux, pas lui mais son spectre ! Merci Mahé !
Mahé n’est pas un illustrateur, ni un enlumineur, il tient plutôt du poète à part entière, sauf que son style est le regard et sa technique le cadrage. Précis. Nocturne la plupart du temps, la lumière pour pinceau.
La preuve qu’une photo n’est pas restrictivement picturaliste mais littéraire ! Littéraliste ! Lettriste !
Un halo, une silhouette, une ombre, un couloir, un coupe-gorge, une impasse, un mur, un rempart que troue le couchant, des haies d’arbres et la lune au-dedans qui joue aux dés, allez, c’est somewhere. Livre que publient les éditions de Juillet et une expo à ne pas rater, les rêveurs de brume, les dormeurs du Val ou simples passants de la Promenade au Clair de lune.
Gilles CERVERA
Somewhere de Stéphane Mahé, préfacé par Arnaud Le Gouëfflec aux éditions de Juillet, 35€











