Le Musée des Beaux-Arts de Quimper tient son trésor. Mais c’est de courte durée. Le musée national de Prague prête à Quimper un tableau et quel tableau ! Bonjour le chef d’œuvre ! Bonjour ce portrait en pied du peintre face à la bretonne, de dos. Bonjour M Gauguin date de 1889.
De face le maître et sur fond de lumière. De dos les pays qu’il traverse et qui le traversent, les contrées que la coiffe résume et le dos sombre d’une bretonne en premier plan. Gauguin, le Rimbaud des pinceaux, saisit plus qu’il ne découvre, ouvre plus qu’il ne dépeint. Sa Bretagne est abstraite. Son univers, ses paysages autant que ses personnages, sont de rêve. De rêve, les marquisiennes ou les lointaines vahinés, de rêve les femmes au sortir du Sermon – tableau emblématique il y a peu présenté à Quimper aussi, et, de dos, la Bretagne dont Gauguin s’entiche avant de la rejeter. Comme un rêve.
Sa houppelande est longue, son béret enfoncé, sa barbiche moderne, le presqu’hipster Gauguin nous toise. Railleur et de biais. Autoportrait d’un mauvais paroissien, jamais dans ses murs ni ses cloisons, mal dans ses sabots, maître en art, donneur de conseils à ne pas forcément suivre, anticlérical et spiritualiste, contre tout et tous mais animiste.
Gauguin n’a pas laissé que des bons souvenirs à Pont-Aven, au Pouldu, ni en Arles ! Insolent, saoulard et lubrique, son œuvre est là. Nous donne à nu ce qu’il est. À feu son incendie ! À cru sa modernité ! Cet homme de face qui traversera le monde en citoyen adverse, en père aux abois, en abandonneur dont la tête reste pleine de ses liens. Nous lisons « Oviri, écrits d’un sauvage » et nous avons relu « Avant et après ». Où le touche-à-tout Gauguin, donc littéraire aussi, nous mène en bateau, nouant aux anecdotes ses rêveries, rapportant des faits, et pas si tendre à l’égard de son propre génie.
Profitons du trésor jusqu’à fin septembre
Relisons aussi le beau livre récemment paru chez Vagamundo sur les derniers temps de Gauguin dans le lointain, de Caroline Boyle-Turner : Paul Gauguin & les marquises, Paradis trouvé ?
Trouvons le nôtre, de paradis, dans ce tableau quimpérois jusque fin septembre. Profitons du trésor.
Savant et primitif. Perspective plate et en bande. Au loin le bois des arbres aux trois troncs, deux d’un côté, un de l’autre formant une colonnade lumineuse flanquant des landes jaunes fermées sur un ciel bleu-nuit tourmenté, vangoghesque, avec une maison au pignon blanc. Haut du tableau sombre ! Audace de l’audacieux.
Bande de dessous les deux visages, l’une de dos donc et face à nous, la caboche du peintre, capé, sans bras avec derrière lui, la tache blanche d’un massif de fleurs, la seule qui décale de ce visage vagabond, fascinant, mal aimable et retors.
Bande du bas, que détermine la barrière. Celle qui sépare l’homme et la femme, celle qui sépare les mondes. Celui du fantasme ou de l’imaginaire et celui de la réelle réalité, de l’âpre âpreté, que la femme incarne. La barrière rappelle les colonnes du haut mais forme un barreaudage fin, triant l’homme-animal, là qu’il y a le chien, et la femme, noir continent noir. Celle qui barre la route. Celle qui se refuse avant me-too !
La dernière bande, celle du bas, terre et herbe, clôt en rappel le tourment d’en haut. Audacieux, le peintre qui ouvre comme il ferme et pose au milieu la porte.
Six niveaux, l’au-delà de l’homme et son regard d’étranger qui nous scrute. Sans mains ni bras. Des corps de face, comme des troncs d’arbre mais dont on se doute que les regards sont tout, disent tout, contiennent tout. Le regard presque illisible de l’homme, ou celui, inapparent, de la femme. Ils se saluent, s’engagent-ils davantage ? Ils se font face. Est-ce un dialogue ou un défi entre le voyageur et la sédentaire ? Entre le frondeur et l’effrontée ? Entre le farouche et l’effarouchée ? Que se disent-ils par-delà le bonjour et la barrière peut-elle être poussée ? Gauguin répond à Courbet, en plus, il ose ! Face à lui-même et non à son mécène comme Courbet. Gauguin se présente seul face au monde fermé qu’il ne force même pas. Gauguin est libre.
Et sera déjà parti quand viendra l’hypothétique réponse. Aux antipodes puisqu’il est anti en tout !
Gilles Cervera
Musées des Beaux-Arts de Quimper, jusqu’au 30 septembre











