Danielle Sallenave nous fait sacrément réviser. Elle remonte les mémoires, change d’heures aux pendules, disons qu’elle nous livre ici sa fabrique. La nôtre. Celle de la République.
Née dans un triangle serré entre les Mauges, au sud, Segré au nord et à l’est Trélazé, elle se croyait d’Angers et d’une histoire lisse, sereine et laïque. Elle est de ces terres rouges, tellement rougies de sang, et bleues et blanches. C’est de la République que Sallenave nous parle, depuis elle qu’elle nous parle et d’elle qu’elle nous dit et redit les tensions à partir des surgeons d’hier.
Sallenave conte l’Anjou au fond si proche de nous. Elle nous raconte dans ce gros livre passionnant L’églantine et le muguet, deux fleurs et deux symboles, une histoire de l’est breton, notre histoire.
On y voit et on y sent la révolution française et ses héros. On y voit et on y sent ses exactions et les corps par milliers que la Loire charrie jusqu’ à Nantes. On y voit l’histoire ouvrière, rouge donc et franchement marxiste des ardoisières. Enfin, on y voit un combat de civilisations, avec, ce que nous apprenons ici, que les vaincus de 92 seront ceux qui, sabre et goupillon au clair, élargiront la France en Afrique. La conquête française de l’Algérie est une injuste revanche des chefs chouans ou de leurs descendants.
Cette histoire est spiraloïde et la géographie fixée par un triangle dont Angers est la ville où Sallenave découvre les humanités et son père, instituteur dressé au bon grain à l’école normale républicaine une défaite pédagogique dans un quartier dur, plus complexe, plus retors, Doutre ! D’outre Maine. Tout se joue en deçà et au-delà des fleuves et des rivières.
À l’instar de Mona Ozouf dans son délicieux Composition française, Sallenave subjective l’histoire. Elle revient chez elle, où sont nés ses parents et grands-parents. Y lit avec son expérience littéraire, historicisante, sensible un paysage actuel (jusqu’au monstre commercial Atoll qui n’a pas grâce à ses yeux) qu’elle relie au puzzle historique des événements – et des gens qui les portent. On croisera la colère de l’auteure avec la manif pour tous et l’insulte angevine à Christiane Taubira. L’enfant qui crie semble un porte-voix de ceux qui deux siècles avant érigeaient à chaque croisement des croix. L’auteure va de plaque de rue en monument. Sa lecture est sensible. C’est du Gracq sans poésie mais c’est une poétique !
Ce livre est à lire car il redonne des boussoles. Interroge nos contradictions et notamment pourquoi notre école publique –un combat pour l’auteure, ne réduit pas les fractures. Voire parfois y contribuent.
Gilles Cervera
L’églantine et le Muguet de Danielle Sallenave aux éditions Gallimard, 544 pages, 22.50€











