1942. Dans une France sidérée par sa défaite et plus que jamais divisée, des voix s’élèvent. Et si la Bretagne devenait indépendante ? Le nouveau roman de Marina Dédéyan part du postulat qu’il aurait pu en être ainsi. L’auteur projette la possibilité d’une Bretagne affranchie et pose la question brulante de l’identité des peuples. « Tant que se dresseront les pierres » invite à revisiter l’histoire pour s’interroger sur le présent.

Jérôme Enez-Vriad : Outre votre naissance malouine, quels sont vos liens avec la Bretagne ?
Marina Dédéyan : La Bretagne est la terre d’asile de ma famille… Nombre d’entre nous y sont nés, s’y sont mariés – souvent avec des Bretonnes ou des Bretons – et y vivent… Deux de mes grands-parents y reposent… C’est en Bretagne que je me ressource et me répare… J’arrête là, car je pourrais vous abreuvez jusqu’à plus soif de ce qui  me lie si fort à la Bretagne.

L’histoire de votre livre relève-t-elle d’une fiction ou d’un roman basé sur des faits réels ?
MD : C’est un roman, donc une fiction, mais elle s’inscrit dans un contexte politique relatif à des faits réels. Pourquoi et comment une France vaincue durant la période tourmentée de l’Occupation a exacerbé le patriotisme breton dans toutes ses expressions.

Quelle en est la genèse ?
MD : L’écriture de mon précédent livre sur Saint-Malo m’a conduite à explorer l’histoire et la culture bretonne. A dire vrai, le sujet m’est tombé dessus plus que je ne l’ai choisi. Sorte de concours de circonstances qui conduit à une évidence. L’idée m’a poursuivie alors que je lui résistais, car je craignais de réveiller des blessures encore vives.

S’agit-il d’un appel à la résistance régionale face au jacobinisme ?
MD : La position de la romancière n’est pas celle d’une militante. Il s’agit d’un questionnement,  je pose un autre regard à travers un nouvel éclairage sur l’histoire. Mes héros expriment des voix différentes, il revient au lecteur de décider ce qu’il en fait.

Pensez-vous réellement que la Bretagne eût pu gagner son indépendance en 1942 ?
MD : La IIIème République était morte après avoir précipité le pays dans une première Guerre Mondiale à laquelle la Bretagne paya le plus lourd tribut. Par ailleurs, cette même République avait conduit une répression sévère contre la langue bretonne et le Mouvement breton. Dans un désaveu général du système politique, la tentative de proclamation d’indépendance pouvait réussir. Une république bretonne indépendante aurait également offert la perspective d’une position neutre dans la suite du conflit, à l’instar de l’Irlande.

Face à tant de circonstances réunies, pourquoi la tentative a-t-elle avortée ?
MD : De mon point de vue, il manqua un De Gaulle ou un De Valera breton, une figure ayant l’étoffe d’un chef d’État avec suffisamment de charisme pour fédérer au-delà des divergences de sensibilités. En outre, le pays était désorganisé, privé de transports et de moyens de communication. Ajoutons à cela les dissensions au sein du IIIème Reich sur l’attitude à adopter vis-à-vis de la Bretagne.

 Est-il essentiel de « coller » à la réalité historique pour écrire une telle histoire ?
MD : Le registre du roman laisse l’auteur libre d’écrire ce qu’il veut. Cependant, Tant que se dresseront les pierres relève d’une réflexion sur l’Histoire et d’un questionnement politique. L’écriture imposait de s’inscrire dans la réalité historique. Même s’il subsiste toujours une part d’interprétation, j’estime avoir réalisé ce travail avec honnêteté et sincérité… entre autres grâce à une documentation colossale.

L’indépendantisme est-il toujours de gauche comme semble le laisser croire l’un de vos protagoniste ?
MD : Il y a toujours eu des indépendantistes de toutes sensibilités. C’est à la fois un frein à la puissance de ce courant, mais aussi la preuve qu’il est ouvert et ne dépend pas d’une seule étiquette.

Tout cela serait-il envisageable aujourd’hui et dans quelles conditions ?
MD : Aucun pays, aucune nation n’a de frontières immuables, et l’Hexagone que nous connaissons est relativement récent. La Bretagne constitue un ensemble démographique, géographique, économique et culturel viable. Il faudrait toutefois, selon moi, une crise politique, économique ou écologique majeure pour qu’elle dissocie son destin de celui de la France.

D’ordinaire vos livres évoquent l’union entre les peuples, cette fois nous sommes davantage proche de la confrontation…
MD : Mes livres évoquent la rencontre entre les peuples, c’est-à-dire la confrontation des idées, des cultures, de ce que l’on a en partage ou de ce qui nous sépare les uns des autres. Le thème fondamental de celui-ci, comme des précédents, reste l’identité.

En quoi la Bretagne est-elle une région à part ?
MD : Vaste sujet. Je dirais d’abord que l’existence d’une langue propre est la marque d’un peuple.

Si vous aviez le dernier mot, Marina Dédéyan ?
MD : Il appartient au lecteur.

Propos recueillis par Jérôme Enez-Vriad le 06 juin 2018
© Jérôme Enez-Vriad & Bretagne Actuelle – 2018

Tant que se dresseront les pierres , un livre de Marina Dédéyan aux Éditions Plon – 557 pages – 21,90 €

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