Chaque fois qu’un journaliste parisien sort un livre, la presse est unanime pour le couronner des meilleurs qualificatifs. On aimerait autant d’entregent en Bretagne qu’à Saint-Germain-des-Prés, mais voilà ! les Bretons ont le savoir-faire franc et direct. L’illusion délirante d’être aimé rend néanmoins son auteur sympathique et attachant. Cette conversation avec Florence Noiville fut un charmant petit coin de Bretagne en plein Paris.

Jérôme Enez-Vriad : Pourquoi un roman sur le syndrome de Clérambault ?
Florence Noiville : J’ai toujours été attirée par les mystères du cerveau. C’est l’une des dernières Terra Incognita, de fait un formidable sujet d’écriture. Dans mon roman, il y a deux femmes, Laura et C. (comme Clérambault). Elles sont amies. Laura fait entrer C. dans la chaîne de télévision où elle travaille. A partir de ce moment, C. la prend pour modèle, s’habille comme elle, la suit, l’épie, parle en son nom sur Facebook et l’assaille de mails extravagants. Elle est atteinte du Syndrome de Clérambault, forme de psychose paranoïde, un délire passionnel où la haine de l’autre se déguise en illusion délirante d’être aimée. C. est persuadée que Laura l’aime et qu’elle ne veut pas l’avouer…

Après Maladie d’amour de Nathalie Rheims (Leo Scheer – 2014), votre livre est le second en moins d’un an sur le même sujet ? Le syndrome de Clérambault est-il contagieux ?
FN: Il y a aussi Délire d’amour de Ian McEwan. Mais vous avez raison de parler de contagion car l’omniprésence des célébrités, la téléréalité, les tabloïds, l’importance des réseaux sociaux, cette manie de vouloir entrer dans l’univers intime des autres est très actuelle. Presque maladive.

Avec cette particularité que dans le syndrome de Clérambault, l’amour devient plus dangereux que la haine.
FN : Tout a fait. L’amour et la folie sont contagieux à travers un effet miroir. Laura n’est pas folle mais se demande si elle le devient, elle n’est pas malade mais prisonnière des obsessions de C., raison pour laquelle j’ai mis en exergue une phrase de Kafka, « Une cage allait à la recherche d’un oiseau », sachant que tout individu peut être tour à tour (ou à la fois) cage et oiseau ; sachant aussi qu’il y a autour de nous de « drôles d’oiseaux » – des psychopathes – qui passent inaperçus parce qu’ils font semblant d’être normaux et nous paraissent même sympathiques… jusqu’au jour où tout se détraque.

Comme dans vos précédents romans, le sujet est un amour « hors norme ». Peut-on considérer ce livre comme le troisième d’une trilogie ?
FN : Oui. Il a été question d’amour « malade » dans La Donation. J’y raconte une relation mère-fille où la mère est bipolaire ; puis d’amour « interdit », immoral et transgressif dans L’Attachement ; enfin d’amour « fou » au sens propre, c’est à dire la psychose, avec L’Illusion délirante d’être aimé. Dans les trois, l’approche consiste à jeter des ponts entre la vie de tous les jours, la littérature, la psychanalyse et les neurosciences. Mon travail de romancière étant de fondre ces amours dans une intrigue qui tienne le lecteur. Je souhaite, comme vous le suggérez, qu’un éditeur réunisse un jour ces trois textes.

Pourquoi n’envisager l’amour qu’à travers une forme de déviance ?
FN : Ce n’est pas tout à fait ça. La société dans laquelle nous vivons est de plus en plus normative. Mes héroïnes sont des femmes libres qui refusent certains interdits. Elles se battent pour préserver leur espace. J’ai en tête cette image d’un philosophe indien: « Ce n’est pas une preuve de bonne santé que d’être parfaitement intégré dans une société malade ».  Les femmes de mes romans savent hisser les voiles pour l’aventure. Au fond, elles pourraient être Bretonnes.

Quelle image avez-vous des  femmes bretonnes ?
FN : Je les projette comme des irréductibles au meilleur sens du terme. A l’époque des terre-neuvas, elles menaient la famille et, en l’absence des hommes, géraient la cité. Il me semble qu’elles n’ont jamais accepté d’être autre chose que ce qu’elles sont : des femmes. Des femmes fortes, certes, mais soucieuses de leur féminité et de leurs valeurs, ce qui est en soi une aventure dans le monde actuel.

Il y a un an, vous étiez décorée de la Légion d’Honneur. Le rôle d’un romancier (et d’avantage d’un journaliste) est-il d’accepter un tel honneur ou, comme Marcel Aymé, Beauvoir, Camus, Maupassant, Sartre, et bien d’autres, de le refuser ? Je vous pose la question parce qu’il y a dans toute acceptation d’honneur, une forme d’illusion d’être aimé à satisfaire…
FN : Je n’avais pas fait le rapprochement entre les décorations et l’illusion délirante d’être aimé. Mais pourquoi pas ? Depuis que j’ai écrit sur ce thème, je vois d’ailleurs des illusions d’être aimé partout. Un de mes personnages va jusqu’à comparer la religion à un vaste syndrome de Clérambault… En l’occurrence, cette Légion d’Honneur a été pour moi l’occasion d’un plaidoyer pour cet art anachronique qu’est la littérature, surtout la littérature étrangère qui reste l’outil le plus puissant pour découvrir l’Autre. (Florence Noiville insiste sur la majuscule)

Que voulez-vous dire ?
FN : Lire un roman afghan ou des nouvelles nigérianes, c’est  prendre la mesure de ce qui nous relie aux autres, toujours plus fort que ce qui nous divise. On pleure pour les mêmes raisons à Brest et à Lagos.

N’est-ce pas un lieu commun ?
FN : Réaffirmer cela est effectivement une banalité, mais le faire devant le ministre de l’éducation avait pour moi un sens particulier. Vous savez, la ligne de crête est très étroite entre la normalité et la folie, entre l’amour et la haine, entre le partage et l’égoïsme. Au fond, Laura et C. se ressemblent beaucoup.

En tant que critique littéraire, qu’est selon-vous un bon roman ?
FN : C’est un texte qui déconcerte et réconforte par des mots et des pensées troublantes au point de survivre longtemps après sa lecture.

L’illusion délirante d’être aimé répond-il à cette définition ?
FN : Aux lecteurs d’en juger.

Si vous aviez le dernier mot, Florence Noiville ?
FN : Un auteur est toujours seul – donc friand de réactions. Si les lecteurs bretons m’écrivaient, même en quelques mots, leurs impressions, ils feraient de moi la plus heureuse des romancières.

Propos recueillis par Jérôme ENEZ-VRIAD
Paris, 05 novembre 2015 © 2015  Bretagne Actuelle & J.E-V

Florence Noiville, L’illusion délirante d’être aimé aux éditions Stock – 182 pages – 17,50€ 

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