Sous ce titre laconique, Yvon Le Men évoque la figure de Philippe, un ami médecin atteint de la maladie de Charcot et aujourd’hui décédé. Récit poétique fiévreux sur ces temps qu’il reste à vivre. Grand témoignage de complicité du poète de Lannion avec un homme qui s’éloigne.
Chez Yvon Le Men, il y a toujours « un pays derrière le chagrin ». On le sait depuis la parution en 1979 d’un de ses livres portant ce titre (éditions Les Presses d’aujourd’hui). Cette fois-ci, on le retrouve parlant d’un ami mort de la tristement célèbre maladie de Charcot. Pour en parler, il va disperser sur la page blanche des vers mis deux par deux (avec du blanc autour) comme pour signifier le besoin de retrouver sa respiration et de ne pas se laisser envahir par l’émotion. Texte éclaté, donc. On pourrait même dire en morceaux, mais dont des mots rebondissent l’un vers à l’autre, dans une forme de balbutiement. « Respirer/expirer//vivre/entre ces deux verbes//par le verbe/espérer//respirer/d’avoir respiré//le parfum de la rose/le jour de la première fois//l’odeur du pain frais/un matin d’avril ».
Cet homme dont parle Yvon Le Men est prisonnier de son corps. « C’est par un filet de voix/de sa voix// qu’aujourd’hui nous remontons/à la source//je m’approche/il se lève ». De cet homme le poète dit qu’il est « inoffensif » dans « ce monde qui ne l’est pas ». Alors, bien évidemment, on ne peut être « sûr de rien ce matin » quand l’ami doit « être levé comme un poids/dont le poids pèse des tonnes », quand « il souffre/ par son âme//qui se tait/malgré les mots qu’il a ». Cet homme, qui était son ami, a la « paupière épuisée », a des lèvres « qui se serrent sur ses mots ».
« J’ai été Charlie, je suis Charcot »
Nous parlant de cette existence désormais corsetée, Yvon Le Men persiste à faire le choix de la vie. Un mot « vie » qui avait donné la tonalité de son premier livre précisément intitulé Vie. C’était il y a déjà plus de 50 ans, en 1974. En racontant avec ses mots d’aujourd’hui cette vie empêchée de Philippe, le poète rameute les souvenirs, les complicités, les bonheurs du jour (par exemple autour d’un Romanée-Conti). Liens indéfectibles de la vraie amitié, sous le regard chaleureux de Chantal, la femme de Philippe (« Car la vie est là/elle a les yeux//de Chantal »). Racontant tout cela, Yvon Le Men nous amène aussi à changer notre regard sur la dépendance, la maladie, la fin de vie.
Il faut dire que Philippe, de son vrai nom Philippe Bail (1951-2024) avait en quelque sorte précédé Yvon Le Men en publiant en 2023 un livre sous le titre Fidèle comme une ombre, journal d’un médecin malade.. Il racontait avoir exercé la médecine générale à Lannion pendant trente-cinq ans après avoir investi dans la formation médicale et enseigné les soins palliatifs aux professionnels de santé. Atteint de cette maladie qui allait l’emporter un an plus tard, il pouvait déclarer : « J’ai été Charlie en 2015, aujourd’hui je suis totalement Charcot ». Cet homme-là, raconte Yvon Le Men, « avait dit/je me tuerai//si je ne peux pas me laver seul//aller aux toilettes/seul ».
En ces temps où la question de la fin de vie est au cœur de préoccupations contemporaines, le livre d’Yvon Le Men apporte une contribution poétique au débat. « Tes rêves, dit le poète à son ami, sont plus grands que ta vie ».
Pierre TANGUY.
Un soir d’avoir été, Yvon Le Men, Éditions Bruno Doucey, 2025, 208 pages, 18 euros.











