Les boite à livres ont été multipliées par cinq en moins de dix ans. L’Île-de-France et la Bretagne sont les deux régions où elles sont le plus nombreuses. Un tel succès n’est pas sans raisons.
On en recense plus de 10.000 en France. Impossible de les éviter, villes ou zones rurales, elles sont aujourd’hui partout dans l’espace public. Il existe même un site Internet les référençant avec position GPS.* La Bretagne approche les 600 boites à livres dans ses cinq départements… Elles sont environ 500 en Île-de-France… Soit un ratio trois fois plus important par nombre d’habitants chez les Bretons ! À raison d’une centaine de livres par boîte, cela représente plus d’un million de volumes libres d’accès nuit et jour. Un phénomène social loin d’être anecdotique.
Susciter le goût de lire
Le principe des boites à livres est de prolonger la vie d’ouvrages qui d’ordinaire finissent à la poubelle. On en prend un, ou deux, éventuellement plusieurs et, en retour, l’on en dépose, ou pas, c’est selon, rien n’est obligatoire ; la participation est bien entendu gratuite et s’affranchit des horaires pour une entière liberté d’action et interaction. Vu de loin, rien d’extraordinaire, une simple idée d’échanges mise en place à l’échelle d’un pays. Vu de près, il est en revanche sensationnel que livres et lecture aient naturellement quitté les bibliothèques pour prendre leur envol. Extraordinaire… Sensationnel… Et merveilleux… Car ce petit miracle ne relève pas – comme il serait naturel de le croire – d’une initiative gouvernementale relative au ministère de la Culture, mais d’un élan citoyen dû au concept artistique de deux jeunes artistes.
Année 1991. Allemagne. Nous sommes à Mayance, en Rhénanie-Palatinat, à l’ouest de Francfort. L’irlandais Michael Clegg et l’Israélien Martin Guttmann œuvrent ensemble à la création d’une sculpture à partir d’un transformateur électrique urbain – fameuses boites grises installées sur les trottoirs – avec le projet culturel d’analyser les réactions du quidam face à une nouveauté sans fonction définie ; le transformateur nanti d’étagères se métamorphose en réceptacle interactif pour divers objets sans qu’il soit précisé lesquels. Au bout de quelques jours, le résultat est sans appel : les gens du quartier utilisent immédiatement le « nouveau meuble » pour partager leurs livres, validant la théorie de Clegg & Guttmann selon lesquels l’intérêt peut naître de l’inutile : les participants ont eux-mêmes suscité le partage du goût de lire.
Die offene Bibliotheken
Tout succès nécessite un baptême et tout baptême un nom : Die offene Bibliotheken – Les Bibliothèques Ouvertes viennent de naître. La participation active des Mayençais initie moult créations de nouvelles boites dont l’existence repose sur l’équilibre entre les flux entrants et sortants ; une gageure sans chimère puisque les livres ont toujours eu un statut à part et, pour beaucoup de gens, il est impossible de les jeter : on ne bazarde pas la connaissance comme une vulgaire denrée périssable. Surtout pas Allemagne… Moins encore en France… Et jamais en Bretagne où les livres ne sont pas des objets de consommation usuels, mais des sources de culture impérissables. A tel point que…
… déposer des livres sur la voie publique est considéré comme un délit verbalisable ; tous sont systématiquement récupérés par la voirie qui d’ordinaire les recycle dans divers bibliothèques d’associations, comités d’entreprise, etc. Les boites d’échange trouvent donc naturellement leur place auprès de ceux qui souhaitent « abandonner » leurs ouvrages bientôt « adoptés » par de futurs lecteurs. Dès lors, le système ravit aux bibliothèques municipales le monopole d’un accès public à la connaissance, et c’est une telle déflagration culturelle que l’on en fait des études sociologiques afin de comprendre qui sont les utilisateurs de ces mini-temples littéraires.
Outre les rébarbatifs pourcentages de fréquentations propres à chaque tranche d’âge et catégorie sociale, les chiffres attestent que leurs utilisateurs recourent aux boites à livres en complément des bibliothèques, médiathèques et librairies traditionnelles. Un nouveau service continuum à l’usage traditionnel du livre dynamisé par l’inattendu : on ne sait jamais ce que l’on va trouver dans une boite d’une heure à l’autre, là où, à l’inverse, l’essentiel des bibliothèques et librairies fournissent un catalogue générique sans réel surprise ; d’où l’extrême justesse du nom de baptême : Die offene Bibliotheken.
Récupérations et prédateurs
Tout succès mène à la récupération. Exemple avec le projet Vivalivres lancé par le groupe Casino. Il consiste à créer des petites bibliothèques gratuites devant leurs magasins implantés en zones rurales. Une idée marketing à mille lieux de la spontanéité du projet initial. Pourquoi pas si cela encourage à lire ! Autre ébauche de plagiat, cette fois initié par le président de la Région Île-de-France ; dans le cadre de sa politique culturelle, Madame Pécresse a pris en charge la création de boites à livres « officielles » installées dans les gares… les lycées… les lieux de loisirs… les stades sportifs… etc., insistant sur la proximité culturelle du conseil régional avec les Franciliens. Une fois encore, pourquoi pas si cela encourage la lecture, mais personne n’est dupe du clin d’œil politique.
Le succès des boîtes n’échappe pas davantage aux appétits du marché. Si l’essentiel des usagers jouent le jeu, il existe aussi des prédateurs qui viennent se servir pour revendre les livres. En effet. Nombreux sommes-nous à se débarrasser d’ouvrages découverts dans un cellier ou une mansarde à la faveur d’un logement à démeubler, et tout aussi nombreux à n’en pas connaître la réelle valeur. Les professionnels du recyclage littéraire savent faire la différence entre une rare édition originale et un simple bouquin sans intérêt mercantile. Ils sont toutefois peu nombreux et facilement repérables, vite chassés par les habitués peu enclins à la marchandisation du partage.
Les anciens clapiers d’Evran
La mise à disposition gratuite pour d’autres lecteurs des livres que l’on a lus impose une liberté de partage absolue, sans contrôle ni condition ; certaines communes mettent néanmoins des restrictions en s’assurant que les ouvrages sont en bon état et correspondent aux règles édictées par le conseil municipal : elles refusent par exemple les sujets politiques et religieux, avec carte blanche à des garde chiourmes moraux pour effectuer des contrôles proches de la censure**. Étrange comportement dans une époque où l’on devrait plutôt s’inquiéter des livres qui ne seront jamais écrits du fait des interdits actuels, plutôt que de restreindre la diffusion de ceux existants.
Nos communes bretonnes se flattent d’un partage culturel sans limite ni interdit. Notons parmi les boites les plus étonnantes, celle des machines à laver de Lamballe (22)*** : deux lave-linge recyclés dans le roman noir… celles des anciens clapiers d’Evran (22) repeints en jaune et ocre… celle immense, on y entre comme dans un chalet s’assoir sur un banc au bord d’un lac, de Saint-Gilles (35) en couronne de la métropole rennaise… ou encore, celle transformée en « cabane à dons » de Ploumoguer (29), elle est constituée d’étagères avec des caissettes pour ranger les objets par catégorie : vaisselle, bibelots, décoration, électroménager, linge de maison, jeux pour enfants. Des penderies sont aussi installées pour les vêtements. Un véritable projet social identique à l’idée qu’avaient eu Michael Clegg et Martin Guttmann en 1991.
Jérôme ENEZ-VRIAD
Février 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
* Recherche possible par ville et/ou département
** C’est, par exemple, le cas à Granville – Info Tendance Ouest du 25 mai 2023
*** Lamballe : bas de la rue du docteur Calmette — Evran : 12 rue de la Libération — Saint-Gilles : avenue de l’Étang — Ploumoguer : 2 rue de Verdun : local sujet à horaires











