La langue est l’expression d’une collectivité. Elle structure la pensée de manière différente en fonction de ses origines : latines, celtes, slaves… On ne pense pas de la même façon en français, en breton et en russe. Refuser à une langue l’existante qui lui est due, c’est avant tout chloroformer son peuple.

Ne nous leurrons pas. Nonobstant certaines initiatives privées concluantes – telles les écoles Diwan – la langue bretonne reste assujettie au jacobinisme parisien. Elle se voit toujours refuser une existence officielle légale… Elle est encore exclue de l’enseignement public… Sa place dans l’information et la culture radio-télévisée est quasi inexistante, y compris en Bretagne… Bref ! Inutile d’aller au Tibet ou chez les Ouïgours pour observer que l’interdiction d’une langue parlée par des centaines de milliers de personnes est un acte propre à la volonté d’un génocide culturel.

Définition et caractères

La langue bretonne est un idiome celtique, introduit en Armorique entre les Vème et VIème siècles par les immigrants venus de l’île de Bretagne (aujourd’hui Grande Bretagne) alors qu’ils fuyaient l’invasion anglo-saxonne. Il se pourrait qu’à cette époque, la population armoricaine n’avait pas totalement abandonné l’usage du gaulois, lui-même en résistance face au latin ; le breton serait donc le produit de la fusion d’un substrat gaulois et de la langue des envahisseurs. Quoi qu’il en soit, le breton est la seule langue celtique continentale. Elle est proche du gallois, parlé au Pays de Galles, et du Cornic, anciennement usité en Cornouaille britannique. Les autres langues celtiques sont : le gaëlique d’Irlande, le gaëlique d’Ecosse, et le manx de l’île Man, qui partage son nom avec celui d’un chat endémique originaire du même endroit.

Notons que le breton possède une remarquable souplesse syntaxique. La variété de ses conjugaisons lui permet de placer en tête de phrase les mots dont le locuteur souhaite attirer l’attention afin d’en souligner l’importance. La langue bretonne est, en outre, exposée à de nombreuses déclinaisons – appelons-les mutations – impliquant moult variations de consonnes à l’initial d’un mot en fonction de celui qui le précède. Exemple. Le nom propre Briad (Bréhat) devient Vriad lorsqu’il est précédé d’un Z ; ainsi écrit-on Enez (île)Vriad et non Enez Briad, le B ayant muté en V devant le Z. S’y ajoute un système de préfixes et de suffixes permettant de créer de nouveaux mots sans difficulté en s’adaptant à la vie contemporaine. Une telle richesse grammaticale doit impérativement être sauvée.

Nombre de bretonnants

Sauf à imaginer que le mot province ne réponde encore à sa première définition de « pays vaincu », c’est-à-dire de pays sous domination, est-il juste que Paris soit la seule ville française à exporter dans ses provinces les accessoires qui lui tiennent lieu de culture ? De fait, est-il acceptable qu’il se passe en Bretagne la même chose qu’au Tibet. Les moyens mis en œuvre sont bien entendu différents, mais la finalité est strictement identique : le nombre de locuteurs pratiquant la langue bretonne a réduit comme peau chagrin en comparaison à ce qu’il était il y a une cinquantaine d’années.

Aux prémices du XIXème siècle, près d’un million de Bretons pratiquaient leur langue, soit environ 60% de la population locale. À la fin de ce même XIXème, ils étaient 1.300.000 locuteurs pour le double d’habitants, soit une perte de 10% en population constante. Début XXème, le chiffre tombe à un million. Conscients de cette baisse, les jacobins de la capitale française changèrent le mode de calcul. A partir des années 50, on ne compta plus le nombre de locuteurs mais celui de ceux comprenant la langue ; il s’élevait alors à 1.200.000 pour, en amorce des années 70, redescendre sous le million malgré une augmentation de la population ; entendu que le nombre de locuteurs, lui, fut réduit à 500.000.

La régression de la langue bretonne – autrefois due au déclassement social qui la frappait et à la guerre, en particulier scolaire et administrative dont elle continue d’être l’objet – cette régression est aujourd’hui favorisée par un mondialisme effréné. Dans quelque pays européen que ce soit, aucun idiome régional n’est enseigné comme première langue… L’anglais, l’anglais, toujours l’anglais. Ce début de XXIème siècle compte environ 200.000 locuteurs Bretons pour plus de trois millions d’habitants péninsulaires. Nous sommes descendus à 6% de la population. Ce chiffre relève bien entendu d’une banale estimation puisqu’aucun recensement officiel n’a jamais été dénombré. Paris le refuse.

Stourmerien ar brezhoneg

Chacun s’accordera sur l’intérêt majeur d’entretenir les pyramides égyptiennes et les temples d’Angkor… Sur l’importance d’apprendre à déchiffrer les hiéroglyphes et l’écriture étrusque… Sur l’évidence de sauver les manuscrits araméens de la mer Morte… Alors diable ! Pourquoi une langue comme le breton, dont les intérêts culturels ne sont pas moins essentiels que ceux des exemples suscités,  ne justifierait-t-elle pas l’objet des mêmes attentions ? En outre, donner à la langue bretonne la place qui lui revient dans l’enseignement et les moyens modernes d’information, c’est en premier lieu se conformer aux déclarations de l’Unesco qui, dès 1953, posait pour principe que toute langue a le droit d’être enseignée puisqu’ « Il n’existe rien dans la structure d’une langue, quelle qu’elle soit, qui l’empêche de devenir un véhicule de la civilisation humaine.  

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Juin 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle

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