Août 1893. Sarah Bernhardt rentre de Londres où le public vient de l’acclamer dans La Tosca de Victorien Sardou. Elle prend quelques jours de repos à Belle-Île, chez son ami le peintre Georges Clairin, séjour primordial dans l’existence de la tragédienne puisque la Bretagne va changer sa vie.
Lorsque Sarah Bernhardt débarque pour la première fois sur Belle-Île-en-Mer, Gustave Flaubert, Octave Mirbeau et Claude Monnet y ont leurs habitudes. L’actrice ne vient cependant pas retrouver les fréquentations du beau monde parisien. Tout au contraire. Paix, repos et tranquillité l’habitent. Son coup de foudre pour le fortin de la pointe des Poulains lui donne envie de s’y installer, ce qu’elle fera après avoir conduit des travaux titanesques, marquant ainsi de son empreinte l’histoire de Belle-Île entre 1894 et 1922.
Un train de vie mensuel d’environ 80.000 Fr. or (150.000€)
Bien qu’elle soit la tragédienne la mieux payée de tous les temps, Sarah Bernhardt est incapable de gérer sa fortune. Elle dépense sans compter et contracte des emprunts à la chaine. Elle vit en nomade. Achète des résidences. Des propriétés. Des appartements. Puis revend ses acquisitions allant jusqu’à mettre en gage ses bijoux si nécessaire. Hors de question de modifier son train de vie ! Quoi qu’il advienne, elle conserve sa magnifique voiture menée par un attelage de pur-sang alezans – Il se dit que seul Edmond Dantès, devenu comte de Monte-Cristo dans le roman de Dumas, a de plus beaux chevaux. Elle dispose de huit domestiques : majordome, dame de compagnie, valet de pied, femme de chambre, cuisinières, palefrenier, cocher, tout un service de maison a priori indispensable pour recevoir ses invités dans un luxe inouï. Enfin et surtout, sa prodigalité est la cause principale de ses faillites chroniques. Sarah comble ses amis de cadeaux somptueux et ne refuse jamais les sollicitations caritatives.
Une femme dont l’extravagance n’a d’égale que la simplicité
À l’époque où La Scandaleuse découvre Belle-Île, le pays breton reçoit ses premiers estivants grâce à l’extension du chemin de fer. Quiberon voit ainsi sa population s’accroître l’été. Une nuit entière et la matinée sont néanmoins nécessaires pour faire le voyage de Paris depuis la gare d’Orsay. Beaucoup de Bellilois ont entendu parler de cette sulfureuse tragédienne, ils connaissent son nom attaché à de multiples extravagances, comme l’histoire du léopard ramené de Londres qui monte la garde au grand effroi de ses invités, son voyage en ballon au-dessus de Paris, son goût pour les rôles travestis… Autant d’emphases et de panache qui n’empêcheront pas l’actrice d’être séduite par la modestie sauvage de la pointe des Poulains, presqu’île située sur la commune de Sauzon à l’extrémité nord-ouest de Belle-Île.
L’ancien fort n’avait pas son aspect d’aujourd’hui, après les transformations qu’elle il y fit apporter. Manque de lumière. Humidité. Le bâtiment conçu pour une garnison de soldats est inhabitable en l’état. Qu’importe ! Sarah embauche les meilleurs architectes et initie à prix d’or des travaux cyclopéens. Après deux ans de labeur, elle décide de s’y installer avec son fils et une poignée de fidèles amis. Puis. Au fil du temps. La comédienne investira dans huit résidences supplémentaires lui permettant de loger son personnel et sa suite. Elle ne s’éloigne pas de la scène. Nullement. Elle se fait juste un peu plus rare, réfugiée en son manoir d’où elle scrute le large crépusculaire d’une fin de vie ô combien ! nourrissante.
Retour à Belle-Île après la guerre
28 juin 1914. Sarah Bernhardt apprend l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand d’Autriche à Sarajevo. La guerre gronde avec la Serbie. Bientôt avec l’Allemagne. Puis la France. Elle sera Mondiale. Terrible. Effroyable. Le vapeur qui assure la traversée entre Belle-Île et Quiberon est réquisitionné. Sarah décide de revenir à Paris sans savoir qu’elle quitte la Bretagne pour cinq longues années ; en fait, jusqu’à ce mois de juillet 1919, lorsque les habitants viendront comme autrefois l’accueillir. Ils sont nombreux ce jour-là. Certaines « gueules cassées » ont des béquilles. Un lourd silence pèse sur la foule attendrie. L’ile est en deuil. 200 jeunes gens ne sont pas revenus des tranchées. Sarah verse quelques larmes devant les mères en pleure. Sa compassion est réelle et, pour la première fois, La Divine embrasse les Bellilois.
Douleurs morales mais aussi physiques. Bientôt 70 ans. Ses problèmes de santé empirent. La comédienne commence à souffrir du genou droit. Pour soulager ses douleurs, les médecins plâtrent l’articulation mais le mal persiste, de plus en plus violent et, en désespoir de cause, on enlève l’attèle pour s’apercevoir qu’une gangrène attaque l’articulation. Il faut amputer. Sarah Bernhardt continue de jouer malgré son âge, malgré sa prothèse, malgré la douleur. Elle montera sur scène tant que le public lui fera honneur ; mais, si l’actrice tient fort, la femme se fatigue, abîme son corps déjà mal en point, et décède le 26 mars 1923 d’une insuffisante rénale aiguë.
Vivre riche et mourir pauvre
Ses obsèques ont lieu trois jours plus tard. Belle-Île et ses habitants lui offrent une messe célébrée en l’église du Palais, principale ville de l’île. Les différentes municipalités insulaires lui rendent un dernier hommage, faisant livrer des bouquets de camélias pour couvrir le pont-levis du fort des Poulains. A Paris, le convoi funéraire est époustouflant. Il faudrait des pages entières pour décrire les roses blanches par milliers (elle avait une passion pour les fleurs), les chasubles équestres noires brodées d’or, mais aussi cette foule immense qui, des beaux quartiers comme des faubourgs, s’installe le long du parcours mortuaire entre la Madeleine et le cimetière ; place du Châtelet, un silence absolu règne sur 50.000 personnes qui se coudoient au moment où le corbillard s’arrête devant le théâtre, son cher théâtre. Plus de 500.000 Parisiens l’accompagnent jusqu’au Père-Lachaise. Seul Édith Piaf a depuis réuni autant de monde pour des obsèques.
Goût du luxe. Mépris de l’argent. Sarah Bernhardt laisse à sa famille le prestige de son nom et l’éclat de sa légende. Il ne reste pas un centime des millions qu’elle a gagnés en 60 ans d’une fulgurante carrière théâtrale. Sa gloire sera bientôt dispersée aux enchères. Y compris ses biens de Belle-Île-Mer. L’affiche était formulée ainsi :
À vendre :
Propriété de Madame Sarah Bernhardt
Ancien château fort aménagé en habitation,
Deux villas meublées
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mars 2020 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle











