Trois mille kilomètres séparent la Russie de la Bretagne. La proximité des relations entre Russes et Bretons est toutefois loin d’être anecdotique. Elle concerne moult aventures personnelles et collectives qui nous mènent de Pierre Le Grand à Yves Rocher.
Remontons à Pierre Le Grand – fin du XVIIème siècle, début du XVIIIème – lorsque la Russie s’empare des rives de la Baltique et se dote d’une marine qui l’amènera jusqu’en Bretagne ; une première approche cultuelle et commerciale suivie d’évènements historiques de premier ordre, à commencer par la Révolution française, grande inspiratrice de la lutte bolchevik de 1917. Un siècle après cette découverte des côtes bretonnes via la mer du Nord et la Manche en passant par le détroit de l’Øresund, suivra en 1812 la Campagne de Russie instiguée par Napoléon Ier. Puis la Guerre de Crimée de 1853, opposant l’Empire tsariste contre une coalition française, ottomane, britannique et sarde. Viendra l’alliance franco-russe de 1891, et ensuite les deux guerres mondiales qui amèneront des Bretons à se rendre sur les différents fronts russes, en particulier de 1942 à 1945, lors de la création du régiment de chasse Normandie-Niemen, initialement commandé par le Breton Joseph Pouliquen ; face à quoi bien des Russes viendront se battre en Bretagne contre les Allemands.
Domestiques bretonnes et peintres russes
De la fin du XIXème siècle jusqu’en 1917, elles seront environ un millier de Bretonnes à rejoindre la Russie. Toutes furent placées comme bonnes à tous faire ou gouvernantes dans des familles de la noblesse et de la riche bourgeoisie. Quelques hommes les accompagnèrent, principalement des religieux et instituteurs recrutés pour être précepteurs ou majordomes. Certains participèrent à l’exploration géographique de l’Empire russe en expansion. Quelques autres, plus rares, créèrent leur entreprise. Ils importèrent dans un premier temps des huîtres de Cancale et des conserves de poissons, ensuite il fut question de maroquinerie française et de produits de beauté parisiens. D’un côté l’art du commerce…
… de l’autre le commerce de l’art. Notons ainsi que de nombreux peintres russes installés en Bretagne participèrent aux courants picturaux de leur époque. Citons Alexeï Petrovitch Bogolioubov (1824-1896), peintre de la marine du tsar qui aura œuvré à Pornic, Saint-Malo et Douarnenez. Alexandre Benois (son patronyme se prononce « à la française ») réalisera de nombreuses aquarelles, parmi lesquelles Le Pardon de la chapelle de la Clarté à Ploumanac’h. Sa nièce, Zinaïda Sérébriakova, suivra ses traces en portraiturant les femmes de Cornouaille. Évoquons Emil-Benediktoff Hirschfeld qui s’établira définitivement à Concarneau où il mourut en 1922, également l’impressionniste Nicolas Tarkhoff, mais aussi Marie Vassilieff, auteur d’une étonnante icône bretonne ; d’autres peintre Russes installés à Paris firent des séjours en Bretagne : Adolphe Feder, André Lanskoy ou Boris Grigoriev…
La fuite du grand-duc Kyrill à Saint-Briac
La révolution bolchevique contraignit ses opposants à trouver refuge en Europe de l’Ouest afin d’échapper aux persécutions du nouveau régime. Le pays le plus éloigné des frontières russes était la Bretagne. Ainsi, après l’assassinat de la famille impériale, le proche cousin du tsar Nicolas II, le grand-duc Kyrill, sa femme Victoria Melita – petite-fille de la reine Victoria – et leurs trois enfants, Maria, Kyra et Wladimir, se virent contraint à un périple de plusieurs années qui les fit passer par l’Allemagne, où il s’installèrent quelques temps dans la petite ville bavaroise de Cobourg, avant de poursuivire leur odyssée via la Finlande, la Suisse et la Côte d’Azur, pour enfin découvrir la Bretagne et prendre adresse à Saint-Briac-sur-Mer.
Les Romanov y firent l’acquisition en 1924 d’une maison bourgeoise, Ker Argonid, d’où Kyrill Vladimirovitch se proclama Empereur de toutes les Russies et tint sa cour du fin fond de ce petit village breton, gardant contact avec les exilés qui espéraient en lui. La cadette de la famille, Kyra, fut la dernière à occuper les lieux jusqu’en 1967. Sa nièce, la grande-duchesse Maria – chef actuel de la Maison impériale – s’y installa. Elle fit inscrire son fils Georges (tsarévitch présomptif) à l’école Saint-Anne avant de quitter définitivement la Bretagne en 2002. Vous ne trouverez personne à Saint-Briac pour critiquer les Romanov qui auront su se faire apprécier de tous sur plusieurs génération.
Anna et Youlia
Qui eut pu imaginer qu’un jour la langue bretonne parviendrait à se frayer un chemin jusqu’au fin fond de la lointaine Russie ? C’est pourtant le cas grâce à Anna Mouradova, seule étrangère (c’est à dire non-Bretonne) à s’être vue attribuer le prix Imram, récompensant chaque année une œuvre en langue bretonne. Anna Mouradova est née le 12 décembre 1972 à Moscou. Son intérêt pour l’histoire de France avant la conquête romaine la mène à découvrir les langues celtiques. C’est donc naturellement qu’elle se dirige vers l’Université de Rennes II afin d’y étudier de 1992 à 1994. De retour en Russie, elle enseigne le breton à Moscou.
Notons que le gouvernement russe reconnait trente-sept langues d’états dans ses déférentes républiques, parmi lesquelles quinze ont un statut officiel. L’enseignement scolaire d’un idiome régional est donc chose courante au pays de Tolstoï. Un projet de loi a d’ailleurs été adapté en ce sens à la demande de Vladimir Poutine. Il vise à permettre aux parents de choisir la langue scolaire de leurs enfants pour peu qu’elle soit régionale et locale. Les élèves ne sont désormais plus contraints d’étudier dans une expression linguistique qui ne leur est pas maternelle.
Autre exemple avec Youlia Borisova qui a découvert le breton par l’intermédiaire d’une vidéo racontant la vie de la dernière tsarine, Alexandra Fiodorovna, épouse de Nicolas II. L’illustration sonore du reportage était une chanson de Denez Prigent : Gortoz a ran. Intriguée, Youlia investigue et se fixe l’objectif d’en comprendre les paroles, prémices aux études qui la mèneront à obtenir le Prix Xavier de Langlais en 2017, pour son conte Spered lemm. Cette distinction récompense chaque année une œuvre en prose ou un recueil de poésies en langue bretonne. Tout comme Anna Mouradova, Youlia Borisova est la première non-Bretonne à qui elle fut attribuée.
Retour à la guerre
La guerre entre la Russie et l’Ukraine déverse son lot de réfugiés partout en Europe, y compris en Bretagne. Ce sont principalement des femmes ukrainiennes arrivées grâce au convoi humanitaire de l’association Breizh-Ar-Bed. Guy Cotten, célèbre inventeur du ciré jaune dont l’entreprise est basée à Trégunc (Finistère sud), et la société Léguromat, producteur d’herbes aromatiques de Trémuson, près de Saint-Brieuc, leurs offrent du travail, ravis du sérieux de cette main d’œuvre efficace [et sans doute bon marché] ; plusieurs entreprises ont d’ailleurs financé du carburant pour satisfaire à l’action de ces convois « salvateurs ». L’ironie du sort a toutefois voulu que, pour des raisons linguistiques, ces Ukrainiennes sont parfois « formées » par des collègues d’origine russe déjà présentes sur place.
Clap de fin
Autre acteur occidental de la Russie contemporaine. Et quel acteur ! Le groupe breton le plus célèbre au monde : Yves Rocher. Présent dans plus de 150 villes russes avec environ 450 boutiques, le géant des cosmétiques fait partie des grandes entreprises qui ont choisi de poursuivre leurs activités en Russie malgré la guerre. Seulement voilà ! Ce n’est pas la première fois que la présence d’Yves Rocher en Russie interpelle. Ainsi, en 2012, sa filiale russe avait déposé plainte contre une société dont les frères Navalny, célèbres opposants au régime, étaient actionnaires.
L’histoire est étonnante. Les ennuis d’Alexeï Navalny avec Vladimir Poutine viendraient de la filiale russe d’Yves Rocher, dont le patron informa les autorités locales d’un désaccord avec une société de transport dirigée par Oleg Navalny ; un soupçon d’escroquerie qui justifiera une action justicière devant le tribunal de Moscou en 2014. Oleg et Alexeï seront condamnés avant de porter plainte contre la maison mère d’Yves Rocher pour dénonciation calomnieuse. Silence depuis de part et d’autre. Dans un communiqué, le groupe breton « soutien » ses « clients » et ses « collaborateurs » en Russie. Il assure par ailleurs aider financièrement ses salariés en Ukraine, notamment grâce au versement anticipé de trois mois de salaire ou à des augmentations. Clap de fin !
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Septembre 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Crédits non exhaustifs : Ouest-France/Ouest-Matin/Le Penthièvre/La Tribune/Le Courrier indépendant/Le Progrès de Cornouaille/Le Pays Malouin/La Gazette/Le Télégramme/France Inter/L’Obs/Violette Lazard/Institut Culturelle de Bretagne/Ordre de l’Hermine/La Saga des Romanov à Saint-Briac, de Marine Paturel/Wikipédia/…











