Toujours une belle idée de rendre à un auteur un peu de lumière. L’éditeur Pascal Galodé de St Malo nous redonne à lire ces temps-ci Roger Vercel dont l’actualité prête en ces temps-ci à controverse.
Quant à lui, Galodé réinvente un vieux format de nos bibliothèques d’enfant : le livre illustré. Une jolie lettrine vient ouvrir les chapitres et une iconographie bien tenue émaille la lecture de ses petites aquatintes, illustrant le texte ou favorisant l’écart.
Roger Vercel pousse à cran les sentiments, marins, donc paroxystiques ! Les coups de colère sont des coups de chien même si les armadas sont de bisquines et les tabous affichés fièrement et transgressés comme il faut !
Vercel, c’est suffisamment fort en goule et en images pour avoir suscité de nombreux regards cinématographiques, de Capitaine Conan, Goncourt 1934, bien avant Grémillon avec l’anthologique Remorques. Des images donc, c’est comme s’il en pleuvait et ce n’est faire injure ni à Vercel ni à la Bretagne, il pleut pas mal entre les marées puisque c’est l’estran qui rameute la flotte.
Vercel force le trait de page en page, ethnologiquement, entomologiquement. Ses personnages, il les agrippe, ne les lâche plus, éventuellement jusque mort s’ensuive. Ces romans se lisent d’un trait, comme on avale un verre de gniolle, avec, par moment, ce côté daté des choses, mais qui rajoute son sel et pas que de Guérande !
Le moment donc, pour garder raison de relire le Breton d’adoption avec cette réédition récente de la caravane de pâques.
Tout du drame de mer : personnage principal, une mère !
Mer et mère, dédoublement du même, pas besoin de faire un dessin! La Yande, sacrée bonne femme, défie tout, y compris le bon dieu, ce qui dans ces contrées n’est pas rien. Les pêcheurs entrent « en dissidence » dit l’auteur quand un dimanche de pâques, ils vont frotter les fonds d’huîtres pour rameuter des fortunes, sûr que la provoc est de taille ! Roger Vercel nomme les femmes qui triment, gouvernent sans relâche, mouillées jusqu’aux cuisses, durcies donc et l’armée des hommes est pleutre, gouvernée sauf en mer, s’arrangeant des lois et règlement au gré de l’amour et des humeurs. Les sacrilèges dans cette Bretagne de marins sont légions, mais chacun, un par un se paye et toutes les processions, les ex-votos, les prières et les rituels qui rythment la vie des gens ne suffisent pas à compenser les maladies, les coups de tabac, les fatalités, toutes ici attribuables à un dieu bon devenu mauvais.
Tout est habillé ici par les éléments : la femme est « osseuse et sèche comme nord-est », tout est conditionné par la nuit, les falaises et le zef. Tout est coupé en deux, le bien et le mal, la Houle, le port et ceux de la ville haute, bourgeoise évidemment. Vercel traite de tout, s’enfonce dans le giron des choses, les haines après la mort, les divisions, les héritages où un arpent devient un monstre. Les concessions sont de mer, les titres de propriété : l’huître ici vaut de l’or, tout est compté, convoité, monnaie d’échange et source de rivalité. Et quand l’huître est malade, « Cancale est foutu ».
La science de Vercel est de descendre dans ces tréfonds par la langue : lisez cette caravane de pâques sans qu’elle vous soit traduite, lisez comme on se laisse hâler, au beau milieu des bouches. Les mots sont salés, crus, les expressions « étincelantes de miettes de coquillages ».
Visons l’écart avec nos standards, le verlan sonne après ça pacotille à côté de ces trouvailles : « Mais ce n’était pas un gars à savoir les amiauler, ça n’était pas hardi et n’avait point de parlance » ou quand « Roseline se mussa dans l’angle le plus noir ». Car lisant Vercel, vous enquillez l’universel : l’amour donc, l’adultère aussi, les bagarres et la virginité qu’on perd, les gars intimidés et les forains qui vont de ville en ville… Ici nommés les « baraquiers » qui tiennent stand et ont des banlieues le bagout, aux doigts les bagouses et de partout la bagarre.
Reste à Cancale le fameux « rocher, une cathédrale fruste », restent les gens et Dieu considéré « en ami » et des rafiots, des personnages aussi, ici, « les bateaux devaient prendre, eux aussi, eux d’abord, le deuil ».
Roger Vercel nous dessale et nous dessaoule, vraquier saturé de lexiques.
Il raconte un vrai récit de Bretagne, avec ses coups du sort, ses passages à l’acte, ses resquilles d’huîtres à la nuit tombée, ses vengeances comme des soupes plus que froides, glacées et les touristes, dont certains sont en chasse et plus si affinités ! Le romancier donne à voir son amour des gens et des choses, ce qui se dit dans les confessionnaux ou ce qui ne s’y dira pas : « Mais qu’il ne compte pas sur moi pour araignasser sa souricière »
Il y a du Céline là-dedans, un Louis Ferdinand des marées, un Bardamu des processions à quais ou à quille, des fêtes dieux où la dévote montre son cul, mécréante devenue, mais toujours obsédée par dieu, le mettant au défi, reste à savoir comment ça finit !
Extrait :
Il vint aussi des femmes en maillot de bain, que Roseline se donna le plaisir acide de détailler au passage, des Parisiennes trop grasses, avec des chairs molles qui tremblaient maintenant que la gaîne les avait lâchées, des seins qui fuitaient par la valve. Ou alors c’étaient des grandes planches, avec des hanches maigres et des nids de poule aux épaules. Cela ne les empêchait pas, en passant, de regarder de haut sa vieille robe de travail, puis de pincer du bec, en s’apercevant que ce qu’il y avait dedans était mieux que ce qu’elles montraient.
Août 2010 – Pascal Galodé Editeur, collection Les Maritimes. illustrations Benoit Colnot.











