Bien qu’il s’en défende, Robert Littell est l’un des derniers monuments de la littérature américaine. Depuis qu’il s’est converti au roman, il y a plus de quarante ans, l’ancien journaliste s’inspire de la fresque naturaliste des feuilletonistes du XIXème. Dans « Requiem pour une révolution », il dépeint l’utopie bolchévique avec une précision millimétrique. Gangrenée par la corruption et les ambitions personnelles, la révolution sociale n’a, selon lui, malgré tout pas dit son dernier mot.

Jérôme Enez-Vriad : A travers la vie d’un personnage imaginaire, Alexander Til, le roman retrace l’histoire de la révolution bolchevique jusqu’à la mort de Staline. En quoi est-il d’actualité vingt-cinq ans après sa première édition ?
Robert Littell : La Révolution bolchevique n’est pas terminée. Nous fêterons bientôt son centième anniversaire, ce qui n’est rien à l’échelle d’un tel évènement. Tocqueville disait que le plus difficile d’une révolution est d’en imaginer la fin. Aujourd’hui, Poutine a engagé le troisième acte de ce que Lénine et Staline ont entamé. Le résultat est hélas ! épouvantable, autant pour lui et son image que pour les Russes et la Russie. Poutine a aliéné l’Europe occidentale. Aujourd’hui, tous les pays essayent de s’en dédouaner, ce qui l’oblige à faire de l’œil à la Chine afin de compenser les déficits économiques russes sur le marché européen. A ce rythme, les chinois ne feront qu’une bouchée de la Russie. 140 millions d’hommes avec pour simples armes leurs exportations d’énergies (gaz et pétrole), ne peuvent lutter économiquement face à 1.4 milliard de chinois dont les échanges internationaux sont exponentiels. Pour comprendre la politique de Poutine, il faut se souvenir d’où il vient et d’où la Russie sort : du bolchevisme, c’est à dire de l’ascension d’une idéologie par la dictature, de la collectivisation agricole ayant causé des famines en Ukraine, mais aussi des purges des années 30, et de la mort de Staline qui a cristallisé tout un système de pensées dont les tenants et aboutissants sont le sujet de Requiem pour une révolution.

Le propos du livre est-il de défendre le communisme, de le comprendre ou de le dénoncer ?
R.L. : Le roman considère de manière objective ce qu’est devenue la révolution bolchévique à travers le regard d’un idéaliste. Zander espère beaucoup en un renouveau international pour l’homme, avant de voir ses idéaux dévoyés par la corruption. Je ne défends pas le communisme, je ne le dénonce pas davantage, je me contente juste de le décrire, sans prise de position idéologique.

La fresque est construite en plusieurs parties…
R.L. : Oui. Les différentes époques facilitent la mise en situation de Zander. Des milliers d’Américains et des millions de gens ont, comme lui, fait le voyage vers la Russie avec l’espoir d’un modèle économique plus équitable. Au fur et à mesure des époques, la déconvenue s’installe en fonction de cas et sujets précis.

Lénine, Staline et Trotski en Russie ; Mao, Ho Chi Minh et Pol Pot en Asie ; Ceausescu et Hoxha  en Europe de l’est ; mais aussi Mengistu et bien d’autres en Afrique… La liste n’est pas exhaustive, d’autant qu’elle se prolonge aujourd’hui en Corée du Nord. Tous ces dictateurs ont-ils définitivement tué l’idéal international ?
R.L. : L’adn humain est constitué de l’espoir d’une meilleure société. Au début du XVIème siècle, Thomas More proposait dans son livre Utopie une idée de la société idéale. L’humanité a recherché cette utopie bien avant d’en inventer le mot construit sur le grec Ou : « non », et Topos : « Lieu », signifiant : « En aucun lieu ». La longue liste de dictateurs inspirés par Marx, était en recherche d’un modèle utopique de société dont l’idéal fut chaque fois dévoyé. En outre, votre question évoque une très courte période qui recouvre la première moitié du XXème siècle, alors que l’histoire avec un grand « H » s’envisage sur un temps beaucoup plus long. Qui peut dire de quoi demain sera fait ? En cela, la révolution bolchevique se poursuit.

Till est le diminutif de l’anglais until qui signifie jusqu’à, faut-il y voir un jeu de mot avec le nom de votre personnage ?
R.L. : Pas du tout.  Bien que votre allusion soit intéressante, je n’en ai jamais eu l’idée.

Au sujet de l’américain Edward Snowden, aujourd’hui réfugié à Moscou pour avoir dénoncé les écoutes téléphoniques de la NSA, vous dites qu’il a tout perdu, à commencer par vivre en Russie. Valait-il mieux vivre en URSS sous Staline que dans la Russie oligarchique d’aujourd’hui ?
R.L. : Comme nous l’évoquions plus avant, la Russie atuelle connait des similitudes avec l’époque stalinienne. Des années 20 à la mort de Staline, la crainte d’être arrêté, déporté ou exécuté a miné la vie quotidienne des Russes, qu’ils fussent anonymes ou membres du Politburo. Prenons l’exemple de la femme de Molotov, Paulina, arrêtée alors que son époux assistait à une réunion officielle. Khrouchtchev lui-même, lorsqu’il a dénoncé les Grandes Purges en 1956, gardait une petite valise sous son lit contenant le nécessaire en cas d’interpélation.
Avec Poutine, l’opposition est toujours sujette aux arrestations et emprisonnements arbitraires. Un policier de Voronezh, à l’Ouest du pays, est actuellement derrière les barreaux pour avoir accucé la police de corruption après dix-huit ans de loyaux services. Un jeune homme de Sochi qui s’en est pris au désastre écologique du projet olympique est aussi en prison. Les russes ont pourtant le recul de l’URSS afin d’appréhender le présent, mais tant qu’ils ne s’opposeront pas en masse à Poutine, ils devront supporter ces abuts accentués par une stagnation économique de plus en plus difficile.

Vous n’avez eu aucune exigence avant d’accepter cet entretien, si ce n’est que je lise votre livre…
R.L. : J’ai une grande expérience de la presse écrite et télévisée. Je sais que certains journalistes n’hésitent pas à interviewer un auteur sans l’avoir lu. Peut-être par manque de temps, peut-être par manque de professionnalisme. Quoi qu’il en soit, dans une autre vie j’étais journaliste, avec pour exigence de faire un travail en bonne et due forme. Au delà d’une question de fierté, il s’agissait de me donner les chances de réaliser le meilleur entretien possible.

Accepteriez-vous de donner un scoop à un jeune journaliste… Quel sera le sujet de votre prochain livre ?
R.L. : Je suis désolé. Par superstition, je n’évoque jamais mes travaux en cours. A personne. Ni mon agent, ni mes éditeurs ne connaissent aucun de mes projets. Pas même ma femme.

Si vous aviez le dernier mot, Robert Littell ?
R.L. : Un jour, quelqu’un a demandé à Chou en Lai (premier Premier ministre de la République Populaire de Chine) son avis sur la révolution française. Il aurait répondu : « Trop tôt pour le dire. » Ce qui était vrai pour la révolution française en 1949, est aussi exact pour la révolution bolchevique en 2014. Faute d’en être à ses débuts, elle n’en est pas à la fin.

Propos recueillis par Jérôme ENEZ-VRIAD

Réquiem pour une révolution par Robert Littell aux éditions Baker Street

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