Il faut persévérer pour joindre Richard Desjardins dont on sait qu’il communique peu avec les médias. Mais la ténacité en valait la peine. Alors qu’on le contacte pour évoquer la réédition en vinyle de son superbe album culte Tu m’aimes-tu et la sortie de son documentaire Chip Chip, Chopin par Desjardins, le grand poète, songwriter, chanteur, compositeur et documentariste québécois nous ravit en nous annonçant qu’il prépare un nouvel album, La mer intérieure, 13 ans après le très beau L’Existoire.

C’est que Richard Desjardins qui se partage, depuis une dizaine d’années, entre Montpellier et son pays, où il est une star, se divise également depuis toujours entre musique, chanson et documentaire. Après un premier film sur sa ville natale, Rouyn-Noronda, à l’extrême-ouest du Québec, il a abordé, dans L’erreur boréale, les ravages de la déforestation dans son pays, contribuant à remuer population, industrie et gouvernement, puis l’histoire des Algonquins peuple autochtone de sa région, et enfin les mines, dans Trou story, jusqu’à ce Chopin par Desjardins, passionnant et sensible. Tout en racontant de façon précise la vie du grand musicien dont il dit qu’« il l’a aidé à faire sa vie comme il l’entendait », Richard Desjardins enquête pour comprendre pourquoi le plus grand compositeur selon lui continue à l’émouvoir depuis si longtemps. Sur celui qui a « libéré la main droite », il dit encore qu’il a « ouvert un ciel au-dessus du piano ». Nul doute qu’il l’a influencé, dans « son jeu de piano romantique », comme l’ont influencé le songwriting américain, notamment le Nebraska de Bruce Springsteen, le surréalisme français, le poète René Char ou le grand Léo Ferré.

C’est cet alliage que l’on retrouve dans cette réédition vinyle de son 2e album Tu m’aimes-tu qui nous poursuit depuis sa sortie en 1990. Avec son phrasé particulier, sa langue qui mêle français, anglais et parler autochtone, et son écriture poétique unique, mélange étonnant d’abstraction et de quotidien, presque cinématographique, Richard Desjardins parvient à être très original et, en même temps, étonnamment proche de son auditeur. Ses textes, immédiatement évocateurs, réussissent à être -parfois dans la même chanson- mélancoliques et drôles, émouvants et légers, toujours touchant. Francis Cabrel ne s’y était pas trompé en reprenant Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours. Moins engagées que celles de son premier album Les derniers humains (1988) avec l’inoubliable Les yankees, ou que ses documentaires, les chansons de Tu m’aimes-tu semblent issues d’une synergie magique dont tous les ingrédients s’emboîtent pour réaliser le portrait de leur créateur, pétri d’humanité et de sensibilité. Vivement La Mer intérieure !

Pourquoi cette réédition maintenant ?
On me l’a proposée. Et comme je ne me produis plus aussi souvent qu’avant, je me suis dit : « C’est bon, mets ton jeton sur le tapis de temps en temps ! » (rires)

Cet album, sorti en 1990, est devenu culte au Québec et vous a fait connaître en France. C’est votre deuxième album solo et il vous a fait devenir une star dans votre pays. Qu’est ce qu’il avait de plus que le premier ?
Dans la vie, on cherche toujours ça : une espèce de conjonction, d’alignements d’étoiles. A l’époque, je n’étais pas tellement connu même au Québec mais quand j’étais en spectacle et que je revenais dans des salles, l’auditoire avait doublé un peu partout. Le spectacle marchait. J’ai joué au festival d’été de Québec et j’en suis reparti avec leur trophée (le prix miroir de la chanson francophone). Je venais aussi de réaliser la musique du film Le Party, qui a bien marché au Québec. Le disque lui-même correspondait je crois au sentiment du temps. Il était rare à l’époque qu’on entende un homme parler comme ça je pense.

C’est un album plus intimiste, moins politique que les autres ?
Peut-être aussi. Mon premier album Les derniers humains était plus philosophique. Tu m’aimes-tu, qui était déjà terminé quand le premier est sorti, c’étaient des chansons plus légères, plus drôles, plus émouvantes aussi je crois.

Francis Cabrel a repris la chanson Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours. Vous aviez des liens avec lui ?
Oui. On se connaissait. Il était venu me voir à quelques occasions. Et à ce moment-là, il cherchait une reprise pour un album pour aider l’Institut Pasteur (le double album Urgence : 27 artistes pour la recherche contre le SIDA, initié par Etienne Daho et sorti en 1992). Et Cabrel m’a demandé s’il pouvait interpréter cette chanson. Parfois, je l’entends encore dans un magasin ! Je l’ai remercié et je lui ai dis que j’en avais d’autres ! On rigole bien quand on se voit.

Cet alignement d’étoiles est comme une synergie magique, entre vos mélodies, vos textes et votre langue. Je crois qu’elle n’est pas comprise partout même au Québec ?
Oui, même au Québec ! Je viens d’une région située à 600 km de Montréal. Passé 300 ou 400 km autour de Montréal, les gens ne parlent plus de la même façon. Il m’est arrivé de chanter des chansons dans l’est du Québec :  il y avait beaucoup de choses que les gens ne comprenaient pas et c’était réciproque.

La langue anglaise fait aussi partie de votre répertoire ?
J’ai baigné dedans. Ma ville natale est située à 40 km de la frontière avec l’Ontario. Je suis bilingue. Pour ce métier d’écrire des chansons, le songwriting, j’ai beaucoup appris en écoutant les grands songwriters américains. Et sud-Américains aussi.

Vous vous êtes lancé dans la composition de votre premier album après avoir entendu l’album Nebraska de Bruce Springsteen. Vous vous sentez une filiation avec ce songwriting américain ?
Bruce Springsteen avait sorti cet album qu’il avait composé dans un sous-sol d’un de ses amis dans le nord des Etats-Unis. J’avais formé un groupe, Abbittibbi qui n’a pas marché. On vivait dans une petite misère et il a fallu se séparer. Un soir en écoutant Nebraska, je me suis dit : « Lui, sa guitare est bonne mais je suis capable d’en faire autant. Le piano, il n’en fait pas ! » (rires) Et sa manière de conter les chansons me plaît beaucoup. Les Américains ont une manière de raconter, d’écrire des chansons très ancrées dans la réalité. Ce n’est pas comme en France où il y a souvent un décalage énorme entre la réalité et les œuvres.

De ce côté francophone, vous avez aussi trouvé des influences fondamentales ?
Oui. J’ai commencé ce métier, que je ne croyais jamais faire un jour, en étant pianiste dans des orchestres rock pendant 15 ans. J’ai aussi accompagné mon frère qui aimait beaucoup la chanson française. Il chantait du Bécaud, du Aznavour, Brel, les chanteurs qui étaient populaires à l’époque, les années 60-65. C’est comme ça que je suis entré dans la chimie de la chanson française. Je devais réduire les partitions pour le piano. J’ai probablement beaucoup appris alors. Aussi à faire des chansons et comprendre comment ça marche. Et je me suis intéressé à la chanson française qui me touchait moi jusqu’au grand Léo Ferré. On touchait avec lui une dimension de la poésie populaire. Vous, les Français, êtes probablement encore les seuls au monde à être passé par cette révolution de la manière de penser surréaliste. Chez nous, ça n’existe pas.
Je lisais René Char et je n’arrivais pas à comprendre comment il était aussi populaire. C’est comme un mouvement en dehors de la réalité. « Surréaliste ». Ça m’a beaucoup intéressé. Je me demandais comment vous aimiez des choses aussi folles, aussi « crackpot » (cinglé, excentrique) que ça ! (rires) Vous avez initié ça. Est-ce qu’avec la guerre, la réalité a été dissoute ? Il fallait reconstruire quelque chose. Et ça a été fait… avec la folie.

Vous avez le sentiment qu’on retrouve ces influences diverses, du songwriting américain au surréalisme français, dans vos chansons, dans vos poèmes ?
Je pense oui. J’ai réussi certainement à écrire des chansons dont personne ne comprenait vraiment le sens mais l’enveloppe générale les intriguait. Je faisais toujours attention à avoir une histoire derrière tout ça.

Vous avez une écriture parfois cinématographique, qui mêle du quotidien et de l’abstraction.
Ça, il faut ! Mon guitariste disait : « Nous ce qu’on fait, c’est du cinéma pour aveugles. Les gens me demandent encore ce que signifie telle ou telle ligne de chansons ! Mais ça veut toujours dire quelque chose.
Je rigole beaucoup avec l’expression dans Tu m’aimes-tu « un envoi du ciel, un cadeau de la mort » …Un envoi du ciel était une petite pâtisserie qu’on avait qu’à Noël chez moi.

Vous êtes parfois le seul à avoir les clés du coffre !
Oui. Mais je fais attention à ce que ça ne dure pas trop longtemps ! (rires)

Votre ville, votre région, vos racines sont toujours très présentes dans vos chansons ?
Oui. Il y a encore tellement de richesses que je n’ai pas fini de répertorier. Comme cette langue qui est un mélange de manière francophone, anglophone ou même autochtone : j’émane de ce creuset. Simplement. Je ne l’ai jamais abandonné, je n’ai jamais essayé de faire autre chose. J’en suis incapable.

Ce sentiment d’appartenance, cette identité culturelle est fondatrice pour vous, comme la fonderie de Rouyn-Noranda, que vous évoquez dans vos chansons ?
Oui. Je suis né à ses pieds. On parle souvent des grands espaces mais je suis né à 300 mètres de la plus grosse fonderie de cuivre au monde. Avec tout ce que ça comporte : l’imprégnation de cette compagnie sur la mentalité, sur la vie des gens. Et sur leur mort aussi… Je viens d’un territoire caractéristique de la colonisation blanche dans les Amériques. Quand les Européens sont arrivés en Amérique, ce n’était pas un pays pour eux mais un puit de réserves naturelles. Et ça l’est encore aujourd’hui. On se bat encore pour essayer d’en faire une société plus libre. Au Canada, en 1960, la majorité des gens vivaient à côté d’une usine, scierie, mine… On a toujours été « sous la loi de la compagnie ». Et encore aujourd’hui, c’est comme ça. Notre territoire est sous licence minière partout. Ils peuvent faire partir les gens. Ça a empêché beaucoup de gens de sortir de cette atmosphère sociale.

D’être né près de cette fonderie est à l’origine de votre engagement ?
Probablement. Mon père était forestier, comme mon grand-père. Ma famille a toujours suivi la coupe depuis le bassin du Saint-Laurent jusqu’à l’intérieur du territoire. Je travaillais l’été en tant que mesureur de bois. J’ai pu voir le rétrécissement du diamètre moyen des arbres. J’ai senti aussi les abus de la machinerie sur des territoires, qui fonctionnait jour et nuit. Tu déranges la biodiversité existante. Jusqu’à la disparition d’espèces comme le caribou, qu’on voit sur les pièces de 25 centimes au Canada.
Je travaille au sein d’une organisation qui s’appelle L’action boréale. Quand on a commencé il y a 25 ans, il y avait à peine 0,5% du territoire qui était protégé – ce que vous appelez des parcs. Aujourd’hui, avec notre organisation, on n’est pas loin de 10%. Et le gouvernement a dit dans une réunion internationale que 30% du Québec serait protégé en 2030. On le prend au mot.

C’est le sujet de votre documentaire L’erreur boréale, sorti en 1999. Vous vouliez être documentariste avant même de devenir auteur, compositeur interprète ?
J’ai toujours fait les deux en parallèle. Mon premier documentaire, en 1975, était consacré à ma petite ville, Rouyn. On était les premiers à parler d’environnement à l’époque. Je pense que le mot venait d’entrer dans le dictionnaire ! (rires) L’erreur boréale a eu un impact majeur au Québec, en faisant vaciller l’industrie et le gouvernement. On s’est rendu compte que passé 20 mètres des routes, on tombait sur des coupes à blanc, tellement qu’on aurait dit qu’ils installaient partout des aéroports internationaux… Les gens le savaient déjà mais ne concevaient pas que c’était à ces dimensions-là. Et on est arrivé comme une allumette dans un mélange de gaz parfait. Avec mon partenaire, Robert Monderie, on n’aurait jamais cru que cela aurait eu cet effet là sur la conscience collective.
Aujourd’hui, la fantaisie lexicale a été changée pour donner l’impression d’un changement mais dans le fond pas vraiment. Pour dire « on va couper un arbre », on dit maintenant « on va prélever une tige » mais la réalité est assez semblable.

Vous dites qu’il faut que notre rapport à la forêt change. Qu’on revienne à un modèle originel ?
Il faut se l’approprier. On a toujours l’impression que ce n’est pas à nous. Quand une compagnie arrive avec son abatteuse, tu t’en vas. Quand les prospecteurs ont trouvé des traces de cuivre ou d’or, tu t’en vas… Dans une région comme la nôtre, l’équipe de hockey s’appelait les Copper Kings, les rois du cuivre…
Mais aujourd’hui, après des milliards d’années d’évolution, il n’y a plus de cuivre !

Ensuite vous avez réalisé Le peuple invisible, sur les Algonquins, peuple autochtone d’Abbitibi.
Oui, je voulais expliquer au monde qu’il y a des gens qui sont ici depuis 10 000 ans. Partout en Amérique du Nord, ça a été le même problème. La moitié des Québécois ont du sang autochtone qui leur coule dans les veines. Mais c’est tabou.

Vous avez le sentiment que les Français sont des auditeurs de vos chansons très différents des Québécois ?
Oui. D’abord, le public est en général plus introverti. Il réserve les applaudissements pour la fin du spectacle. C’est une culture générale. Et il y a le barrage linguistique. Beaucoup, s’ils n’entendent pas quelque chose qui ressemble à TF1, c’est suspect… (rires)

Dans votre dernier documentaire, sorti l’année dernière, Chip Chip, Chopin par Desjardins, vous montrez comment le compositeur a contribué à libérer le pianiste.
Il a libéré la main droite, on peut dire. Rien n’arrive d’un coup sec. Ça commence avant lui. Mais sa main droite était très loin de ce qui se passe avec sa main gauche, très stable. C’est pour ça que c’est difficile à interpréter. Il peut y avoir 8 notes à la gauche et 31 à la droite ! C’est à mon point de vue le plus grand compositeur, surtout dans les conditions dans lesquelles il a travaillé, avec la tuberculose très jeune.
Le piano m’a toujours intéressé. Ma mère en jouait. Le piano m’a été présenté très tôt dans ma vie, même peut-être dans les chambres utérines !
Je suis allé voir le concert de Martha Argerich à Toulouse, qui est pour moi la plus grande interprète. C’est incroyable, à 83 ans, d’aller aussi vite en jouant Rachmaninov !

Vous êtes pianiste, compositeur et surtout un grand mélodiste. Davantage qu’auteur et poète ?
Oui, je crois. Je ne suis pas virtuose. Lise Langlois, ma grande professeure de piano à Rouyn, m’avait dit « Toi, ta force, c’est la mélodie ».
Je ne me suis jamais considéré comme un poète, plus songwriter. Il n’y a pas de terme francophone. C’est plus dans la fabrication de chansons.

Vous n’avez pas délaissé la musique et la chanson pour le documentaire ?
Non. Je travaille sur un album actuellement. Il s’appellera La mer intérieure. La sortie n’est pas encore prévue. Maintenant, avec le streaming, la conception d’un album est différente.

Est-ce qu’il y aura une tonalité française ?
Probablement. Ce n’est pas à moi de dire ça.

En 2017, une compilation a réuni des chanteurs de générations suivantes pour reprendre vos titres. Vous écoutez la nouvelle génération ?
Franchement, j’écoute ça en auto. Parce que chez moi, plus ça va, plus c’est le silence que j’apprécie beaucoup. Aujourd’hui, c’est autre chose : la tendance lourde de la musique populaire va vers la rythmique et la percussion, le synthétique. Des choses sont bonnes mais ce n’est pas quelque chose qui me capte. On voit bien que les instruments traditionnels classiques ne sont pas réquisitionnés autant qu’avant.

Propos recueillis par Grégoire LAVILLE
Photos : OSA Images et Michel Dompierre

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