L’influence médiatique de Vincent Bolloré ne cesse de s’étendre. En quelques années, le milliardaire Breton a bâti un empire tentaculaire au grand damne de ses détracteurs.

Vincent Bolloré ne construit pas de musée sa propre gloire. Le choix cornélien d’œuvres défiscalisables, très peu pour lui ! il n’est en outre pas de ceux qui étalent leurs goûts dont, le concernant, peut-on les supposer plus proches de la tradition vénitienne du Titien que de la « Météorite papale » de Maurizio Cattelan. Vincent Bolloré est un Breton, c’est à dire un homme pragmatique – dans son cas fort ingénieux – qui, à la culture muséale, préfère avoir mainmise sur le truchement des influences contemporaines. Cela suffit pour s’attirer quelques ennemis redoutables.

Personne ne l’impressionne

Vincent Bolloré jouait au gin rami avec Georges Pompidou lorsqu’il était adolescent. Ses parents, alors industriels bretons, recevaient le futur Président de la République dans leur maison du Finistère. Ce fut de surcroît le cas avec François Mitterrand dont l’immense culture ravissait ses hôtes ; de fait, nul n’impressionne un homme qui, très tôt, a côtoyé (presque) tous les Présidents de la Ve République. Au reste, dans certains pays d’Afrique, « monsieur » Bolloré est reçu avec les égards qu’un chef d’État occidental. Pourquoi ? Parce qu’il a précisément construit l’essentiel de sa fortune en Afrique après avoir sauvé l’usine familiale rachetée en 1981 pour deux francs symboliques.

La papeterie Bolloré, fondée en 1822 à Ergué-Gabéric (29), fournissait le célèbre papier-bible de nos missels, celui des luxueuses éditions La Pléiade, et la marque OCB – Odet-Cascadec-Bolloré – à l’usage des cigarettes. L’entreprise au bord de la faillite renoua avec la croissance en recentrant son activité sur les films plastiques et les emballages. Elle employait moins de 800 salariés à la fin des années 1970. Plus de 80.000 travaillent aujourd’hui dans le groupe. Le chiffre d’affaires a été multiplié par 1.000 et dépasse les 20 milliards d’euros. Après un tel coup de force, personne ne vous impressionne définitivement plus.

Trahison élyséenne

Bolloré Africa Logistics a fait savoir le 21 décembre 2022 qu’elle cédait 100% de son capital au concurrent de toujours, le groupe italo-suisse MSC – Mediterranean Shipping Company. Ainsi, Vincent Bolloré a-t-il fait table rase d’une épopée africaine sans égal, véritable success-story dont n’importe quel bâtisseur serait envieux. Mais pourquoi diable ! vendre la poule aux œufs d’or quand elle fait loi du Congo jusqu’à la Guinée, en passant par le Togo et le Gabon, d’autant mieux lorsqu’elle justifie 80% des bénéfices du groupe ? Tout simplement parce que l’homme d’affaire estime avoir été trahi par le premier magistrat de France, tout au moins est-il convaincu d’avoir été « lâché » par l’Élysée. En effet…

…, depuis qu’il est Président de la République, Emmanuel Macron refuse d’agir comme ses prédécesseurs. Fini les marchés de gré à gré sans appel d’offre avec l’Afrique, fut-ce au bénéfice d’une entreprise française pour le rayonnement du pays ; comme si cela ne suffisait pas, il existe des liens familiaux avec le Secrétaire Général de l’Élysée, monsieur Alexis Kohler* (grand ami d’Emmanuel Macron) et la multinationale MSC. L’Élysée serait d’ailleurs intervenu à ce propos au désavantage de l’industriel breton dans le renouvèlement de la concession logistique des ports de Lomé au Togo et Douala au Cameroun. S’y ajoute la supposée corruption de hauts fonctionnaires de l’AFD – Agence Française de Développement – dirigée par Rémy Rioux, ami très proche d’Alexis Kohler. La boucle est bouclée !

Affaire de cornecul

Bien que les institutions républicaines sont la garantie d’un peuple libre face à la corruption, elles ne semblent toutefois pas s’appliquer à Vincent Bolloré lorsque la justice française lui refuse de plaider coupable comme la loi y autorise n’importe quel citoyen. En conséquence, l’homme d’affaire breton est depuis 2018 (étrangement) mis en examen pour « corruption » dans l’attribution de conceptions portuaires au Togo et en Guinée. Une affaire abracadabrante bafouant la présomption d’innocence qui, entre-temps, nous venons de l’évoquer, aura contraint Bolloré Africa Logistics à une négociation avec l’ennemi de toujours pour vendre son joyaux africain désormais propriété de MSC Shipping.

Dès lors, l’homme d’affaires a recentré son empire sur les médias, rachetant Canal+ : C8, CNEWS… Mais aussi Prisma Presse dont le portefeuille contient Géo Magazine, Voici, Ça m’intéresse, Capital… Puis ce sera Europe 1, Paris-Match, Le JDD… Les acquisitions s’enchaînent par un audacieux et habile jeu de dominos, sans bien entendu oublier l’Afrique (on y revient) où Canal+ est un des leaders de la télévision payante. Le groupe Bolloré contrôle aussi Universal Music (28%), les salles de concert CanalOlympia, et quantité de jeux vidéo destinés aux jeunes à travers le développeur Gameloft.

Face aux géants du Net

Souvenons-nous. Avril 2005. Sur les conseils avisés de Philippe Labro, Vincent Bolloré inaugure lui-même l’antenne de sa chaîne Direct 8, rebaptisée depuis C8. Ce sont à l’époque quelques programmes hétéroclites relevant d’un bric-à-brac raillé par les professionnels de l’audiovisuel. Vingt ans plus tard, il est à la tête d’un des groupes de médias les plus puissants du continent, ce qui n’est pas sans inquiéter quelques-uns. Après avoir contrôlé la circulation des marchandises, Vincent Bolloré contrôle désormais un outil politico-culturel majeur, empire médiatique de plus en plus puissant, avec une stratégie d’être réactif dans tout ce qui forme les esprits. Qu’importe si une poignée d’investissements n’est pas ou peu rentable ; le Journal du Dimanche et Paris Match n’ont guère d’intérêt économique, ce sont en revanche des titres patrimoniaux dans la mémoire collective française, leur incidence fonctionne comme une véritable empreinte idéologique.

Tel pouvoir aux mains d’un seul homme doit (parait-il) être contenu, surtout s’agissant de Bolloré. Nul ne s’offusque toutefois de l’emprise médiatique considérable d’industriels comme Xavier Niels, propriétaire de Free… du Monde… de Télérama… La Vie… Courrier international… Huffington Post… Nice-Matin… France Antilles… ; ni de celle tout aussi puissante de Bernard Arnaud : Le Parisien… Les Échos… Radio Classique… ; pas davantage de l’ascendance d’un Patrick Drahi : BFMTV… RMC… L’Étudiant… et grand soutien de Libération… En revanche, lorsqu’ il s’agit de Vincent Bolloré, les épées quittent immédiatement leur fourreau alors que chacun devrait se réjouir d’une impulsion française face à l’hégémonie de Google… Apple… Netflix et autre Prime Vidéo.

Qui veut la peau de Vincent Bolloré ?

CNEWS, bateau amiral du groupe, engage l’image d’une chaine dynamique, énergique, faisant face à la concurrence ; une image conservatrice afin de mieux préserver ce qui est neuf et révolutionnaire, elle véhicule l’ambition de bâtir un mastodonte médiatique français pour contrer l’actuelle domination américaine, et bientôt asiatique. C’est précisément ce que certains reprochent à Vincent Bolloré ; outre de vouloir régler ses comptes africains avec Emmanuel Macron en face de qui il tire à boulets rouges. Fini le fleuret moucheté. Si la trahison est une question de date, les représailles sont toujours une question de temps. Les Bretons savent que l’arme efficace des humiliés est un long chemin de patience, attendu qu’offensives et perfidie ne viennent désormais plus uniquement de l’Élysée.

Parmi les dernières en date, notons la violence de Thierry Ardisson, responsable de moult attaques personnelles et d’une diatribe contre Cyril Hanouna dont les émissions (certes discutables) sont la vitrine profitable de C8, chaîne distractive du groupe. Un comportement inopiné de la part de l’animateur ouvertement catholique et monarchiste, contre un Vincent Bolloré avec qui il partage sans nul doute de nombreuses obédiences. On aimerait dire à Thierry Ardisson qu’il se trompe de cible, les véritables ennemis sont invisibles, d’autant que personne n’a jamais gagné sur le long terme face à Vincent Bolloré. Pas même Emmanuel Macron en train de perdre la bataille idéologique. L’entêtement breton et la rigueur finistérienne savent être redoutables.

A bon entendeur !

Il y a du François Charrette chez Vincent Bolloré. Mieux ! Du Jean Raspail. Il ne cherche pas à convaincre de l’utilité de ses choix, ne prend aucune décision à l’avantage de tel ou tel cador en espoir d’un hypothétique renvoi d’ascenseur, et reste l’un des rares hommes d’affaires qui investit par conviction personnelle, voire intime : l’argent n’est pas (toujours) sa motivation première, exemple avec le rachat à perte de l’hebdomadaire France Catholique en 2018. Il n’en fallu pas davantage pour entendre ici et là que « Bolloré était moins intègre qu’intégriste » (France Inter). La belle affaire ! A-t-on jamais accusé certaines entreprises de vouloir séduire une clientèle progressiste et révolutionnaire ?

Vincent Bolloré connaît les journalistes, raison pour laquelle il ne leur adresse pratiquement jamais la parole ; discrétion absolue dans la presse, y compris économique. En homme pragmatique, le Breton le plus puissant d’Europe a compris qu’il valait mieux détenir plusieurs médias influents plutôt que de leur accorder des interviews. Les gens discrets ne le sont pas toujours par manque d’imagination, ils savent que la sagesse est de ne révéler ses secrets à personne. Ceux qui veulent la peau de Vincent Bolloré n’ont décidément rien compris. Il est de ces hommes que l’on convainc… On ne le vainc pas… Un ennemi vaincu reste un ennemi. Toujours. Un Bolloré convaincu sait devenir ami. Parfois.

* Alexis Kohler a été mis en examen le 23 septembre 2022 pour « prise illégale d’intérêts » dans cette affaire. L’instruction est en cours.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Février 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Illustrations : Le Christ du Titien, et La Nona Ora de Maurizio Cattelan.
Photo Vincent Bolloré : ERIC PIERMONT / AFP

2 Commentaires

Gwilhmod 10 février 2024 at 8 h 25 min

Vincent Bolloré pourrait-il oeuvrer à déparisianiser la France. Sa Bretagne a besoin d’avoir bien plus de pouvoir de décision, ne serait-ce que pour son économie ruinée par Paris et Bruxelles (Agriculture, pêche…)

Jean-Luc Laquittant 10 février 2024 at 12 h 35 min

Si les milliardaires demeurant en Bretagne, mis à part Guillemot, étaient breton ça se saurait non ?

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