Quel lien entre des intellectuels espagnols et la ville de Rennes ? Tout simplement Antonio Otero Seco, réfugié espagnol fuyant le franquisme qui avait trouvé asile dans la capitale bretonne où il enseigna la langue et la littérature espagnole de 1952 à 1970. Un amphithéâtre de l’université de Haute-Bretagne porte d’ailleurs aujourd’hui son nom. Une série d’articles qu’il a rédigés sur des intellectuels de son pays sont aujourd’hui publiés par La Part Commune, éditeur rennais.

Antonio Otero Seco (1905-1970) était journaliste, écrivain et poète.  Installée à Rennes, il collabora à la revue Iberica implantée à New-York et assura la critique de la littérature espagnole dans le quotidien le Monde à partir de 1977. Enfin il rédigea de nombreux articles pour des journaux et revues d’Amérique latine. Il s’attacha notamment, dans la presse culturelle latino-américaine (entre 1960 et 1970) à faire connaître les grandes figures intellectuelles espagnoles de son temps, c’est-à-dire celles de la première moitié du 20e siècle.

Quatorze portraits d’intellectuels dressés par Antonio Otero Seco sont aujourd’hui présentés dans un livre édité par La Part Commune qui avait déjà publié deux livres de l’écrivain et journaliste espagnol : Ecrits sur Garcia Lorca en 2013 et Ecrits sur Dali et Picasso en 2016.

Ces intellectuels espagnols sont philosophes, essayistes, poètes… Il y a même un musicien, Manuel de Falla. Beaucoup d’entre eux sont issus de ce qui été désigné sous le vocable de « Génération 98 », génération de prosateurs et poètes qui se caractérisait par un refus du réalisme des époques précédentes et entendait renouer avec les fondamentaux de l’Espagne : ses paysages, son âme profonde.

Soit réduits au silence, soit emprisonnés, soit assassinés…

Antonio Machado était de ceux-là. « Il est le poète espagnol de tous les destins, écrit Antonio Otero Seco, ou plutôt l’un d’entre eux. Sans doute le plus illustre ; mais enfin un de  plus dans la longue liste des malheureux poètes espagnols de notre temps ». Parlant ainsi de Machado, il résume le sort réservé aux intellectuels espagnols par le franquisme : soit réduits au silence, soit emprisonnés, soit assassinés… Et pour beaucoup, au bout du compte, condamnés à l’exil (notamment en Amérique latine ou en France). « Oui, depuis de nombreuses années, écrire en Espagne c’est pleurer », ajoute Antonio Otero Seco. « Ou mourir ce qui peut être mieux. Ou agoniser d’amour pour la terre lointaine sous d’autres cieux qui ne sont presque jamais cléments ».

Antonio Otero Seco démontre la grande dignité de ces intellectuels bafoués par les dirigeants du pays. Il le dit d’une plume vive, alerte, révélant ses propres élans poétiques (rehaussés par la belle traduction de la Rennaise Nicole Laurent-Catrice). Au lecteur, donc, de découvrir ou redécouvrir ces intellectuels de haute volée : Juan Ramon Jimenez (« ou la solitude sans remède »), Fernando Villalon (« Poète tardif »), Leon Felipe (« pèlerin de l’exode »), Azorin (« les bras ouverts vers l’Amérique »)… On découvre leur visage, leur allure grâce aux caricatures de Mariano Otero, fils de l’auteur, venu rejoindre son père en 1956 à Rennes où il est décédé au cœur de l’été dernier.

Pierre TANGUY
Quatorze intellectuels espagnols, Antonio Otero Seco, caricatures de Mariano Otero, traduction de Nicole Laurent-Catrice, La Part Commune, 253 pages, 17 euros.

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