C’est au poète breton Eugène Guillevic que l’on doit la découverte du poète national ukrainien Taras Chevtchenko (1814-1861). En 1964, en effet, les éditions Seghers publient dans leur collection « Poètes d’aujourd’hui », une anthologie des œuvres poétiques de Chevtchenko. Guillevic en est le traducteur. C’est lui aussi qui assure la préface du livre. Près de soixante après, voici l’ouvrage opportunément réédité, dans le contexte dramatique que l’on sait.
Le poète-héros de l’Ukraine est actuellement sur toutes les lèvres quand on parle de la littérature de ce pays aujourd’hui sous les bombes russes. « Notre âme ne peut pas mourir,/La liberté ne meurt jamais./Même l’insatiable ne peut/Pas labourer le fond des mers,/Pas enchaîner l’âme vivante,/Non plus la parole vivante… ». Ces vers de Taras Chevtchenko résonnent avec force en ces temps de déréliction. Ecrits en 1845, ils font partie de son poème intitulé Caucase. « Quand je serai mort, mettez-moi/Dans le tertre qui sert de tombe/Au milieu de la plaine immense,/Dans mon Ukraine bien-aimée », écrivait le poète, la même année, dans son poème Testament.
Chevtchenko était peintre et poète. Né près de Kiev, fils d’un paysan serf, libéré du servage en 1840 en étant racheté à son propriétaire par deux artistes russes, il mourra d’épuisement à Saint-Pétersbourg après des années de harcèlement et de persécution de la part du pouvoir russe. Mais les ennemis de l’Ukraine, à l’époque, sont aussi les sultans de Turquie et les rois de Pologne.
Guillevic, qui connaît le russe, s’approche de l’œuvre de Chevtchenko avec l’aide d’un traducteur d’ukrainien. Le poète breton est, à l’époque, membre du Parti communiste et un lien s’établit avec le gouvernement de la République socialiste soviétique d’Ukraine pour faciliter la publication d’une anthologie. En 1964, Chevtchenko est « récupérable » car, selon le pouvoir communiste ukrainien, il vise dans ses poèmes le régime tsariste russe, comme l’explique André Marcowicz dans un avant-propos à cette réédition.
Guillevic voit avant tout dans Chevtchenko un grand poète au service du patriotisme ukrainien. « Son lyrisme personnel rejoint un souffle d’épopée », écrit-il. « Il s’est servi des récits historiques, des contes populaires, des légendes de son pays ». Guillevic met aussi en valeur sa « simplicité », son langage « frais et neuf ». Voilà, en effet, une poésie abordable par tous. Son esthétique est « celle de son temps » même si le poète breton note dans certains poèmes/récits « cette espèce d’incohérence qui tient des rêves, des cauchemars (…) où se manifeste quelque chose que la poésie moderne cherche à faire apparaître ».
Prenant en compte ces divers paramètres, Guillevic s’est efforcé de conserver dans sa traduction « le caractère primitif, naïf, des poèmes » et aussi le « mouvement » qui les anime. « J’ai retenu le vers syllabique sans rime », explique-t-il.
Aujourd’hui c’est avec un œil neuf que l’on lit les œuvres de Chevtchenko. La barbarie saignant son pays et frappant à nos portes, ses mots prennent notamment une nouvelle coloration quand il évoque les forces telluriques de sa terre natale. « Il mugit et gémit le large Dniepr./Au-dessus de lui hurle un vent puissant/Qui courbe jusqu’à terre les grands saules,/Soulève les flots, on dirait des monts ».
Pierre TANGUY
Notre âme ne peut pas mourir, Taras Chevtchenko, traduit et préface par Guillevic, Avant-propos d’André Markowicz, Editions Seghers, 2022, 120 pages, 14 euros.
Les bénéfices de la vente de l’ouvrage seront reversés intégralement à l’AMC France-Ukraine (association médicale et caritative) pour soutenir son action humanitaire.











