Picasso est venu trois fois à Dinard entre 1922 et 1929. Trois étés durant lesquels, à la recherche d’une voie post-cubiste, il peindra des maternités… des baigneuses… des natures mortes… Plusieurs centaines de toiles et dessins verront ainsi le jour.
Juin 1922. Pablo Picasso vient chercher la paix et le calme en Bretagne. Sa jeune épouse, Olga, a choisi de passer l’été à Dinard plutôt que sur la Riviera ; le climat y serait meilleur pour Paulo, leur bébé de dix-huit mois. Ils prennent adresse villa Beauregard, près du Grand Hôtel, une « maison de capitaine de Marine » – les villas dinardaises sont ainsi nommées à partir de la moitié du XIXème siècle – avec une magnifique vue sur la baie du Prieuré ; bien qu’à l’époque son standing n’était pas celui qu’on lui envie aujourd’hui, définissons-là toutefois comme une résidence spacieuse et confortable. Dans les années 1920, les femmes commencent à se dévoiler lorsqu’elles viennent à la plage. Les corps exultent et subjuguent Pablo Picasso qui s’en inspire.
Là où tout existe pour la première fois
S’il est d’usage d’associer Eugène Isabey à la Normandie, il n’en demeure pas moins que les séjours du peintre en Bretagne l’ont conforté dans son goût pour les sujets relatifs à la mer. En 1850, il parcoure la côte de Morlaix à Saint-Malo, avec une prédilection pour la baie de Saint-Enogat dont il peindra de nombreuses toiles. Le succès est immédiat. Dinard devient à la mode. On en parle dans les salons parisiens et londoniens. Les Anglais arrivent. Ils construisent de magnifiques maisons victoriennes sur les falaises. En résulte l’ouverture du casino et la création d’un golf à Saint-Briac. Les peintres sont séduits. Félix Buhot est l’un d’eux… Suivi du Québécois Clarence Gagnon… Du fauviste Henri Manguin… Ils sont de plus en plus nombreux à s’installer le long des grèves… Parmi eux, Pablo Picasso prend ses aises, nous sommes au début de l’été 1922.
Peintre reconnu à Paris et enfin prospère, Pablo Picasso a épousé quatre ans plus tôt une danseuse des Ballet russes, célèbre compagnie créée par Serge Diaghilev ; elle s’appelle Olga Khokhlova, et son influence sur l’œuvre du maître sera l’une des plus flagrante s’agissant des femmes qu’il aura aimées. Picasso est émerveillé par la luminosité péninsulaire. Il commence à ébaucher quelques esquisses figuratives de l’environnement : maisons, rues, quartier, … avant de prendre ses marques sur les plages où son génie éclate. L’opposition des couleurs est un véritable enthousiasme. Les étendues de sable clair… La mer d’un bleu Chardin tirant sur le vert mélèze… Les rochers sombres qui servent de racines à d’immenses villas de granit jaune, rose et gris… Les femmes se dénudant pour satisfaire à la nouvelle mode du bronzage… Pablo exulte comme un gamin en possession de son nouveau jouet. « Je suis un enfant. Vous me voyez ici et pourtant j’ai déjà changé. Je suis déjà ailleurs, je ne suis jamais fixé. » Il découvre un monde où tout semble exister pour la première fois.
Des esquisses aux chefs-d’œuvre
Sur les plages de Saint-Enogat, du Prieuré et de l’Écluse, il travaille à ses futurs œuvres. Parmi elles, deux toiles emblématiques : Femmes courant sur la plage et Famille au bord de la mer ; l’une et l’autre – aujourd’hui exposées au musée Picasso de Paris – interviennent dans une période de retour à l’antique. « Je n’ai pas copié cette lumière, j’ai simplement baigné dedans ; mes yeux ont vu et mon subconscient a enregistré cette image. » Notons que dans Famille au bord de la mer, les trois personnages sont – tout au moins peut-on le supposer – Picasso, Olga et le jeune Paulo ; avec une restriction de taille puisque le visage féminin ressemble davantage aux rondeurs d’une amie du peintre, Sara Murphy, qu’aux angularités caucasiennes d’Olga. Picasso conservera d’ailleurs en secret ce petit tableau n’ayant refait surface qu’après sa mort. Sans doute afin de prévenir l’extrême jalousie d’Olga.
Dans l’ombre de Marie-Thérèse
1928. Changement total d’ambiance lors du deuxième séjour. Picasso a cette fois loué la villa Les Roches brunes, autre résidence emblématique de la ville, construite sur un piton granitique en surplomb de Saint-Enogat. L’atmosphère est houleuse. Le peintre est amoureux d’une autre, Marie-Thérèse Walter, rencontrée en 1926 à Paris alors qu’elle avait dix-sept ans. La jeune femme est logée dans un camp de vacances du côté de la plage de l’Écluse. Chaque jour, il la rejoint dans sa cabine de bain ; et si Olga ne dit rien, elle n’est toutefois guère dupe. Le maître reprend cette fois le thème néo-classique dont il s’était inspiré en 1917 lors d’un voyage en Italie.
Durant la fournaise estivale de 1928, il peint une cinquantaine de toiles « balnéaires » parmi ses plus belles, véritables hymnes à l’amour, à la joie et aux distractions de plein air. De son inspiration naissent ses légendaires Baigneuses, parmi lesquelles : Baigneuses jouant au ballon… Baigneuse ouvrant une cabine… Baigneuses sur la plage… Toutes ont des formes géométriques et disloquées, posant une pierre à l’édifice du Surréalisme ; on observe des corps nus soumis à de violentes déformations, désarticulés, qui se détachent en silhouette sur un paysage schématisé à l’extrême ; les couleurs sont violentes et les lignes frénétiques se nourrissent de mille clins d’œil à une sexualité on ne peut plus explicite. Le peintre fait tout entier à lui le charme aventureux des rencontres interdites avec Marie-Thérèse. Il en nourrit son œuvre.
En continu et en permanence
L’ultime visite bretonne se fera en juillet 1929 au célèbre hôtel Le Gallic, construction phare de de l’Art déco édifiée en 1927, et devenu monument historique depuis 2014. Ses balcons festonnés de garde-corps en béton donnent sur la plage de l’Écluse si chère aux amours adultérines de Picasso. Il est, au reste, amusant de songer qu’un siècle plus tard, en se promenant le long des célèbres cabines, les vacanciers bordent une partie de l’existence d’un des plus grands artistes de tous les temps. Avec un peu d’imagination, chacun verra émerger du sable les esquisses qu’il dessinait en amorce de ses futurs tableaux. Picasso était un abîme, une forme de chaos y compris pour lui-même. En fait, Picasso n’était pas Picasso, il Se faisait en continu et en permanence, Dinard et la Bretagne auront participé à cette construction.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Novembre 2022 – Bretagne Actuelle & J.E.-V.
Les sources de cet article sont trop nombreuses pour être citées. La rédaction les tient à disposition sur simple demande. Notons toutefois la biographie d’Arianna Stasinopoulos Huffington : Picasso : Créateur et destructeur ; ainsi que Picasso 1881-1973, chez Taschen ; également Ouest-France, le Télégramme , et « Les publications de la ville » de Dinard.











