Je suis en avance et en profite pour relire mes notes. On m’avait demandé d’être à 16h00 au Rostand, place Edmond Rostand, en face le jardin du Luxembourg : « Philippe Geluck vous y attendra. » Tout de noir vêtu, le Papa du Chat pousse la porte à l’heure exacte. Affable et bienveillant, il me tend la main avec courtoisie. Nous sommes là pour évoquer les dernières aventures de son rejeton, présentées en deux tomes « à l’italienne » dans un coffret accompagné d’un hors-série de la Gazette du Chat. Entre le doute du créateur et son œuvre péremptoire, j’ai une heure pour obtenir les réponses dont, je l’espère, mes questions n’auront pas à rougir.
Jérôme Enez-Vriad : Comment faites-vous pour vous renouveler sans cesse, Philippe Geluck ?
Philippe Gluck : Pour être honnête, je n’en sais rien. Je fais de mon mieux entre travail et inspiration. L’un et l’autre se nourrissent mutuellement. L’inspiration est quelque chose de fragile, une sorte de petit miracle dont on ne sait d’où il vient, mais qui n’est rien sans le travail qui à son tour tient de la maitrise de l’inspiration, et inversement. C’est en quelque sorte un mouvement perpétuel, une énergie à entretenir.
Certains de vos dessins sont très engagés, y a-t-il une volonté de message ?
PG : Rien n’est gratuit. Même si l’analyse se fait après, il est évident qu’elle est en moi en amont du travail. Ensuite, chacun y voit ce qu’il souhaite. Une fois publié, le dessin appartient au lecteur qui en fait l’analyse en fonction de sa propre histoire, de son vécu et des ses obédiences.
Le Chat permet-il d’en dire plus que vous ne le feriez en votre propre nom ?
PG : La distance qu’il pose entre le lecteur et moi prête en effet à repousser les limites, je m’y applique quotidiennement. Le Chat, on lui pardonne tout, y compris ses positions outrancières, en tout cas mieux qu’on ne me les pardonnerait si j’en tenais directement le propos. Mais s’il m’arrive de m’autocensurer, en privé je m’autorise bien davantage. (Large sourire)
Votre esprit et votre culture vous permettent d’allez très loin dans la provocation. Je pense, entre autre, au diptyque sur l’Origine du monde qui présente la toile de Courbet en prolongation d’une femme portant la burqa…
PG : Nous sommes tous nés du sexe d’une femme. En ce sens, il faut aider les intégristes à ouvrir les yeux
Hormis l’actualité, quelles sont vos inspirations ?
PG : Tout est matière à inspiration. L’art, l’amour, un geste, une parole, la politique, Manuel Valls, un papillon… Tout.
Manuel Valls et un papillon ?
PG : A condition que ce soit un éphémère.
Mais un éphémère, n’est-ce pas une libellule ?
PG : Encore mieux !
Vous traitez beaucoup de la société française. Que reste-t-il de belge en vous ?
PG : Vous me prêtiez à l’instant une culture accoudée à de l’esprit, davantage qu’à de l’humour. Venant d’un français, c’est un fort joli compliment et je vous en remercie. L’esprit est une vivacité piquante typiquement française, alors que l’humour est davantage anglais. La Belgique est un accident de l’histoire, sorte de tampon politique entre la France et l’Angleterre. Etre belge relève à la fois de l’esprit français et de l’humour anglais. Voilà ce qu’il y a de belge en moi qui puisse s’attacher directement à mon travail, outre de vivre à Bruxelles.
Pour rester sur l’esprit du Grand Siècle français, les aventures du Chat s’approchent parfois de la « déjante philosophique ». Accepteriez-vous de donner un de vos dessins comme sujet du bac philo ?
PG : Excellente idée, d’autant que certains sujets du bac sont largement en dessous de mon travail ! (Sourire) Plus sérieusement, on a déjà fait des mémoires et des thèses universitaires sur Le Chat.
En êtes-vous fier(s) ?
PG : Le chat oui, immensément. Moi, heureux et satisfait.
Depuis quelques temps, la Belgique est en passe à des difficultés gouvernementales. Les revendications régionales, comme le droit à l’autonomie et à l’usage d’une langue, ont-elles un sens à l’heure européenne ?
PG : Pourquoi multiplier les gouvernements ? Certes, ça crée des emplois mais ça coute cher. Au delà des langues et des cultures à respecter, ne sommes-nous pas plus forts unis que désunis ?
Il existe une traduction bretonne du Chat : Ar c’hazh breizh. Savez-vous ce que cela veut dire ?
PG : Cela veut dire : Le Chat en breton, tout simplement. Il s’agit d’une édition remaniée de l’album Le Chat est content. Vous savez, j’apprécie beaucoup les Bretons, davantage que la Bretagne que je connais peu. Malgré une certaine distance, ce sont des gens disponibles et d’une gentillesse suffisamment rare et désintéressée pour être soulignée.
Le mariage homosexuel et la GPA sont autorisés depuis longtemps en Belgique. Le Chat cautionne-t-il La manif pour tous ?
PG : Ce rassemblement est avant tout La manif contre certains. Que chacun aime qui il veut, comme il veut, sorte couvert et dévoilé.
Vous exposez jusqu’au 29 novembre à Paris, Gallery Huberty-Breyne. Que peut-on y voir ?
PG : Quelques originaux du Chat, certains sont inédits, mais pas de planches en enfilade sur les murs. Je ne vois pas l’intérêt de proposer à la verticale ce qu’on peut lire à l’horizontal confortablement dans son salon. En revanche, il y aura des toiles inconnues du grand public, des grands formats exclusifs, plusieurs sculptures et objets détournés, mais aussi des œuvres aux sols et des travaux numériques.
Ces expositions sont-elles une manière de découvrir Philippe Geluck sans Le Chat ?µ
PG : C’est une manière de me découvrir malgré Le Chat.
Accepteriez-vous de dédier le dernier dessin du coffret, celui nommé La der, à Brigitte Bardot pour ses 80 ans ?
PG : Avec plaisir. Même si certaines de ses positions sont plus proches de vilain aboiement que du gentil miaulement, son travail pour la cause animal est formidable et indispensable. Donc oui : Joyeux anniversaire Brigitte Bardot.
A vous voir habillé tout en noir, on se demande quelle est votre couleur préférée ?
PG : La couleur des yeux de ma femme.
Si Le Chat avait le dernier mot ?
PG : Il serait suivit d’un point d’exclamation.
Et si vous, Philippe Geluck, aviez ce dernier mot ?
PG : Il serait suivi d’un point d’interrogation.











