2019 se termine, et si l’année n’a pas oublié de célébrer le demi-siècle du plus grand festival de l’histoire, Woodstock, et du plus abouti des albums pop Abbey Road, il semblerait qu’elle ait passé sous silence le doublé de l’artillerie lourde. Il y a quarante ans tout juste, Motörhead sortait coup sur coup deux de ses meilleurs disques. Juste avant Ace Of Spades remarqueront les initiés, peut-être pas un hasard donc…Les anglais ont eu la bonne idée de réunir ces deux albums Overkill et Bomber dans un même coffret, accompagnés de lives en adéquation. Un premier capté à Aylesbury le 31 Mars et un second au Mans le 3 novembre, plus des inédits de cette époque. Du lourd (que l’on traduira par heavy metal en anglais !) qui nous a donné envie de nous pencher à nouveau sur le dossier.
Lemmy n’était pas toujours facile en interview, il avait ses jours comme on dit, et pouvait faire preuve de mutisme, peut-être parce qu’on lui posait souvent les mêmes questions. L’ayant pratiqué deux fois, j’ai eut droit au versant patient et à l’autre, bien plus expéditif. « J’en ai marre qu’on me réduise à cette chanson, dès qu’un mec vient me brancher dans un bar, il me hurle « Ace Of Spades » à l’oreille. On a quand même enregistré une vingtaine d’albums, il pourrait varier non ? » Il y avait beaucoup d’humour chez lui, un humour parfois sombre mais souvent pertinent « You know I’m born to lose, and gambling’s for fools. But that’s the way I like it baby, I don’t wanna live forever. » (Vous savez que je suis né pour perdre, et que le jeu est pour les imbéciles. Mais c’est ce que j’aime bébé, je ne veux pas vivre éternellement…)
Comment ça a commencé ?
Lemmy. Lorsque j’ai découvert les pionniers du rock à la radio. Il n’y avait rien à la télé, que de la soupe et un jour j’ai capté un morceau de Buddy Holly. Je l’ai pris en plein dans la face. Je n’avais plus qu’une idée en tête, faire la même chose.
Le rock a changé ta vie ?
Lemmy. Oui, Avant je voulais devenir cambrioleur, mais à cause de Buddy Holly, je n’avais plus qu’une idée en tête, acheter une guitare et monter un groupe de rock.
Qu’en pensaient tes parents ?
Lemmy. Mon père a tout de suite détesté cela, il était pasteur. Mais je pense que c’était nécessaire ce conflit. Les enfants ne peuvent pas partager les mêmes goûts que leurs parents.
Comment t’as fait alors ?
Lemmy. Du jour au lendemain j’ai cherché d’autres musiciens, mais comme j’habitais au nord du Pays de Galles et qu’il n’y avait personne je suis parti à Manchester en auto-stop. Je joue depuis 1959 et deviens professionnel en 1961.
Lemmy étant né le 24 décembre 1945, il a 16 ans. Les Rocking Vickers seront le premier groupe avec lequel il enregistre entre 1964 et 1966, trois 45 ours aux consonances beat, influencées par les Beatles donc. Viendra ensuite l’épisode avec Sam Gopal, qui enregistre l’album Escalator en 1969, aux influences plus psychédéliques. Il est vrai que même les Beatles s’y sont mis. La suite passera par Hawkwind une formation qui louche beaucoup vers l’acid-rock. Une expression qui permet de conjuguer ensemble les prises de drogues hallucinogènes et les inspirations issues de la science-fiction, dont l’aspect rugueux anticipe l’explosion hard-rock à venir. Après cinq albums enregistrés avec eux, Lemmy se fait virer, il se présente à la frontière canadienne avec de la cocaïne dans ses poches, et se fait emprisonner. La tournée américaine est annulée.
Tu deviens aussi roadie de Jimi Hendrix. Pour quelle raison ?
Lemmy. J’avais besoin d’argent, mais ça n’a duré que quelques mois.
Comment tu le décrirais ?
Lemmy. Complètement barré, stoned la plupart du temps.
C’est lui qui t’initie au LSD ?
Lemmy. Pas directement, c’est le chef des roadies qui m’en file. J’ai déjà une solide expérience de la marijuana et je me dis que ça ne doit pas être si terrible. Je me revois en train de conduire le bus, regarder la route et de ne savoir où aller parce que j’avais l’impression qu’elle se démultipliait. J’ai cru que la solution c’était de prendre un autre acide, le trip a duré 18 heures !
Les Beatles étaient-il des rockers ?
Lemmy. Evidemment ! Au tout début des années 60 il y a des types qui s’appellent Bobby Darin, Frankie Avalon qui sont très mauvais. Les Beatles sont arrivés et ont réveillé tout le monde. Les parents les détestaient au plus haut point car ces types-là avaient les cheveux longs et incitaient les ado à faire le mur, à échapper à toute autorité. Ils ne passaient pas à la radio à leurs débuts, surtout à Manchester, leurs guitares sonnaient bien trop étranges. Mais ils jouaient du rock, des morceaux de Chuck Berry.
Ça veut dire quoi Motörhead ?
Lemmy. Dans l’argot ricain c’est quelqu’un qui aime le speed.
C’est quoi le meilleur que tu n’aies jamais goûté ?
Lemmy. Celui de l’armée ricaine au début des seventies, ça pouvait te garder éveillé trois jours.
Motörhead est monté en juin 1975, avec Lemmy Kilmister (basse + chant), Fast Eddie Clarke (guitare) et Phil Philty Animal Taylor (batterie). Le look de barbare du bassiste en chef, celui du batteur n’est pas mal non plus, dessine la ligne claire du trio. Du rock primal à la façon du MC5 ou de Little Richard, mais décliné façon punk-heavy metal. Quinze ans avant Nirvana, Motörhead est l’un des seuls groupes à satisfaire deux publics différents. Celui un peu snob des écoles d’art qui se satisfait des éructations des Sex Pistols, Buzzcocks et autres Damned. Mais également celui qui nourrira la masse des rassemblements hard qui ne vont pas tarder à émerger, que l’on appellera le New Wave Of British Heavy Metal.
Leur premier essai On Parole bien trop brutal sera enregistré en 1976 avec Dave Edmunds, mais restera inédit trois années durant. Il n’est d’ailleurs commercialisé que grâce au succès d’Overkill et Bomber juste à temps pour se glisser sous le sapin.
Motörhead (21 août 1977) le premier disque studio pose les jalons d’un rock énervé et rapide, enregistré presque en live, le groupe n’ayant hérité que de deux jours de studio. Lemmy hurle de sa voix monocorde et âpre. Ce premier essai est aussi concluant que décevant, car si les envies sont là, la réalisation est un peu salopée par ce manque de temps. Le trio a compris la leçon et ne se laissera pas avoir une seconde fois. Après une année quasiment passé sur la route, vient l’enregistrement de la première bombe Overkill (24 mars 1979). Ils ont eut deux mois de studio, et ça s’entend. Produit par Jimmy Miller qui a travaillé avec les Rolling Stones entre autres, un premier classique est là, « No Class » accompagnant le morceau titre « Overkill » ainsi qu’un autre cri apprécié des fans « Stay Clean ». « Metropolis » est un hommage au long métrage du même nom de Fritz Lang et « I’ll Be Your Sister » un hommage vibrant à la gente féminine. Façon rocker quand même faut pas déconner ! « If you need someone to love / I’m the one you should be thinking of / If you need somebody / I’m you hand in glove / Hand in glove » (Si tu as besoin de quelqu’un à aimer / Je suis celui à qui tu devrais penser / Si tu as besoin de quelqu’un / Je suis la main idéale pour ton gant…)
Ce disque est majeur, car il ne s’agit plus de trois musiciens essayant de jouer le plus fort possible, mais bien de trois musiciens fiers de la direction empruntée, celle d’un cataclysme sonore devenu musique.
Et puisqu’il faut battre le fer tant qu’il est chaud, Bomber (27 octobre 1979) vient confirmer l’incendie allumé avec Overkill, six mois seulement après. Et même si le groupe apprécie le speed (qu’on traduira pas amphétamines…) faut bien reconnaître que les morceaux « Bomber », « Stone Dead Forever » ou « Dead Men Tell No Tales », bien qu’ultra percutantes sonnent un tantinet en dessous des précédentes. Motörhead n’a pas eut le temps de les tester sur scène. Ce sera chose faite avec le live No Sleep ‘til Hammersmith deux ans plus tard, mais ceci est une autre histoire.
Aujourd’hui tu habites à Los Angeles, pourquoi ?
Lemmy. A cause des gonzesses et du soleil, aussi des prix qui sont divisés par deux.
C’est rock and roll ça ?
Lemmy. Pourquoi ça ne le serait pas ?
Et ton groupe préféré ?
Lemmy. Les Beatles parce qu’ils ont changé le monde, et la perception que l’on pouvait en avoir.
Christian EUDELINE
Coffret « Made In 1979 »











