L’écrivain d’origine tchécoslovaque Milan Kundera, exilé en France, célèbre auteur de L’insoutenable légèreté de l’être et de La vie est ailleurs, est décédé à Paris le 11 juillet, à l’âge de 94 ans. Il avait vécu en Bretagne, pendant 4 ans, dans les années 1970. Son texte Un occident kidnappé prend un écho particulier aujourd’hui.
Milan Kundera : « Un occident kidnappé »

La tragédie ukrainienne nous amène aujourd’hui à regarder d’un œil neuf le texte de l’écrivain tchèque Milan Kundera (exilé à l’époque à Paris après un séjour à Rennes entre 1975 et 1979), texte publié en 1983 dans la revue Le débat et aujourd’hui réédité en livre. Il y est question de cette Europe centrale (Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne), historiquement et culturellement européenne, placée à l’époque sous la botte russe. Le drame de ces « petites nations », explique Kundera, c’est que l’Europe ne s’était même pas aperçue de leur disparition en les rangeant dans ce qu’on appelait « le bloc de l’est ». Son texte devient alors un vibrant à la liberté et à la culture, dont cette Europe centrale fut le flambeau pendant des décennies.
Un simple bout de phrase a profondément alerté Kundera en 1956 quand les chars russes investissent Budapest. Il émane du directeur de l’agence de presse de Hongrie : « Nous mourrons pour la Hongrie et pour l’Europe ». Soudain, souligne Kundera, « le destin de l’Europe centrale apparaît comme l’anticipation du destin européen en général et sa culture prend d’emblée une énorme actualité ». La Russie, elle, dans sa version soviétique, devient ainsi un monde extérieur qui a kidnappé l’occident.
Milan Kundera insiste : les révoltes centre-européennes (Hongrie 1956, Tchécoslovaquie 1968, Pologne 1956, 1968, 1970) « émanent du monde de la culture ». En face, « la civilisation du totalitarisme russe est la négation radicale de l’occident tel qu’il était né à l’aube des temps modernes ». Cet occident – version Mitteleuropa – est celui qui a donné Bartok, Musil, Kafka et tant d’autres. L’Europe d’un Tchèque, d’un Polonais ou d’un Hongrois, insiste Kundera, n’est pas un simple phénomène géographique, « mais une notion spirituelle qui est synonyme du mot occident ». C’est une Europe « enracinée dans la chrétienté romaine ». En face, les Russes apparaissent « des barbares contre qui on guerroyait sur des frontières lointaines » soulignait pour sa part Czeslaw Miloscz dans son livre Une autre Europe que mentionne Kundera. C’est cette Russie « uniforme, uniformisante, centralisatrice » qui a transformé « avec une détermination redoutable toutes les nations de son empire (Ukrainiens, Biélorusses, Arméniens, Lettons, Lituaniens, etc) en un seul peuple russe », rappelle Kundera.
La littérature et les petites nations
Mais Kundera va plus loin en parlant d’un drame plus profond qui touche cette fois toute l’Europe. Ce drame est celui du déclin de la culture, élément fédérateur s’il en est à ses yeux. « De même que Dieu céda, jadis, sa place à la culture, la culture cède la place. Mais à quoi et à qui ? », interroge l’écrivain. « Quel est le domaine où se réaliseront les valeurs suprêmes susceptibles d’unir l’Europe ? Les exploits techniques ? Le marché ? Les médias ? (le grand poète sera-t-il remplacé par le grand journaliste ?) Ou bien la politique ? Celle de droite ou celle de gauche ? Existe-t-il encore, au-dessus de ce manichéisme aussi bête qu’insurmontable, un idéal commun perceptible ? »
C’est un questionnement que Kundera avait déjà formulé en 1967 dans un discours au congrès des écrivains tchécoslovaques sur la littérature et les petites nations. « Les hommes qui ne vivent que leur présent non contextualisé, qui ignorent la continuité historique et qui manquent de culture sont capables de transformer leur patrie en un désert sans histoire, sans mémoire, sans échos et exempt de toute beauté ».
Des intonations que l’on retrouvera plus tard sous la plume de Vaclav Havel dans son livre Il est permis d’espérer (Calmann-Lévy, 1997). L’homme de la Charte 77 qui deviendra le président de son pays soulignera notamment « la crise générale de la spiritualité dont souffre notre monde contemporain ».
Pierre TANGUY
Un occident kidnappé, Milan Kundera, Le débat/Gallimard, 2022, 77 pages, 9 euros











