A l’écoute de Monolithe, ce sont des atmosphères qui se dégagent, des images qui apparaissent. Le deuxième album d’Octave Noire, Patrick Moriceau à la ville, nous fait vivre une expérience singulière : comme David Lynch réalise un cinéma des sensations, Octave Noire crée une musique des sensations. Une musique qui est toujours le point de départ pour le multi-instrumentiste, qui s’est lancé à plus de 40 ans en tant que chanteur, après des années, dans l’ombre, musicien électro d’abord, puis pianiste et accordéoniste dans un groupe « chanson française » de type Les Têtes raides.
Et c’est bien ce savant mélange que l’on retrouve chez Octave Noire qui façonne une chanson électronique envoûtante. Parisien ancré en Bretagne par ses musiciens, son label Yotanka, son inspiration, Octave Noire invite Dominique A, Arm et Mesparrow pour des duos pertinents. Ils enrichissent un Monolithe aux textes qui condensent les thèmes de son auteur, certains déjà présents dans son premier superbe album Néon : la quête d’un monde meilleur, l’utilitarisme induit par la société, les liens entre l’homme et l’univers… Et c’est une étonnante sensation qui se maintient longtemps après l’écoute : une certaine mélancolie se double d’un sentiment d’espérance, d’une ambiance rayonnante. Les textes aux thèmes profonds nous invitent aux questionnements autant qu’au mouvement. Comme un salvateur alliage.
Entretien avec Octave Noire.
Quel est l’origine du titre Monolithe, pour un disque pourtant éclectique et multiple ?
Pour moi, c’est un disque solaire. Plusieurs chansons parlent du soleil. Et j’avais appris que les obélisques égyptiens représentaient des rayons de soleil pétrifiés, transformés en pierres. J’aimais cette image. J’avais aussi vu dans un documentaire que la vie ne pouvait pas apparaître sans l’explosion d’étoiles, qui génèrent des éléments, comme des acides aminés, qui sont dispersés ensuite à travers l’univers. Pour moi, c’était un peu une boucle. Je voulais exprimer cette idée que chaque être humain est unique et est un rayon de soleil. C’est aussi l’origine de la chanson Monolithe humain.
J’ai le sentiment d’une tonalité plutôt mélancolique dans les textes mais aussi, comme dans Néon (premier album sorti en 2017) notamment Un Nouveau Monde, ils font référence à quelque chose d’originel, aux liens entre l’homme et l’univers ?
C’est exactement ça. Je n’ai pas pu m’empêcher de revenir sur cette thématique qui me tient vraiment à cœur. J’aime cette idée qu’on fait partie d’un grand ensemble. On est, à la fois, rien et tout. On fait partie de ce tout. On retrouve ça dans Le soleil et les hommes.
C’est aussi empli d’espérance ?
Ah oui. Il est plein d’espérance mais aussi plein d’interrogations sur le monde d’aujourd’hui. J’ai essayé d’être plus ancré dans l’actualité, dans le présent, que dans Néon qui est plus superficiel dans ses thématiques. Dans Monolithe, je parle de la société actuelle, de ce qui me dérange, comme dans Sous Blister.
Parce qu’il y a notre place dans l’univers mais aussi notre place dans la société. Qui sommes-nous dans ce monde ? Comment on évolue et comment la société « nous utilise » ?
Comme aussi dans Los Angeles ?
Tout-à-fait. Mais c’est aussi cette quête d’un monde meilleur. Ça raconte l’histoire des migrants, celle de l’Amérique mais aussi celle des parisiens qui vont en Bretagne pour changer de vie (rires). C’est tout cela en même temps.
Vous avez la tentation de globaliser, de résumer une condition humaine ?
C’est vrai. J’essaie de tirer des généralités de cas particuliers.
Vous écrivez les textes à deux ?
Ça dépend. J’en ai écrit seul. D’autres l’ont été uniquement par mon coauteur, Frédéric Louis. Mais en général, on écrit à deux. Comme les mélodies. Il a un talent particulier pour ça, avec une culture populaire et simple, pas du tout académique. Il a une approche instinctive de la musique, ce qui est plus difficile pour moi. L’un de mes travers est de compliquer les choses en voulant aller plus loin. Ça dessert souvent les chansons. Il faut essayer de rester le plus simple possible. Je m’occupe des arrangements et des orchestrations.
L’écriture de textes est moins évidente pour vous que la musique ? C’est douloureux ?
En fait, pour être clair, pendant longtemps, je me sentais incapable d’écrire un texte. C’était en musique que je racontais vraiment des histoires. Et puis je m’y suis mis petit-à-petit, je me suis décomplexé, comme beaucoup d’artistes. J’ai commencé par l’anglais. On se cache un peu, c’est plus facile. Et puis un jour, j’ai assumé d’écrire en français et puis de chanter. Par exemple, J’ai choisi, que chante Dominique A sur l’album, c’est moi qui l’ai écrite et je suis tellement fier d’avoir écrit un texte que lui chante, moi qui suis tellement fan de son écriture. C’est pour moi l’un des plus belles victoires de cet album.
Vous êtes d’abord musicien et j’ai le sentiment que vous créez des atmosphères avec la musique, qui englobe, dans laquelle on s’immerge. Elle amène des sensations. La musique est toujours la priorité ?
Je commence toujours par là. Quand elle est prête à sortir sur disque, je pense éventuellement à écrire des paroles. C’est la dernière étape. Et c’est en écoutant ce me dit la musique que je trouve le thème de ce que je vais écrire. C’est elle qui me raconte l’histoire, par immersion. Ce n’est pas du tout intellectuel mais du ressenti. Des images arrivent et je construis le texte.
Sauf Los Angeles : c’est mon ami Frédéric Louis qui était venu faire un impro et directement il a trouvé Los Angeles comme ça en yaourt dès la première prise. On avait le thème, on avait une mélodie et ensuite on a écrit l’histoire.
L’électro domine. C’est votre origine, votre histoire ?
Je suis venu à la musique par l’électro. J’ai toujours adoré les synthés depuis que je suis gosse. La musique électronique, avec des gens comme Aphex Twin, Matmos, des trucs électronica de la fin des années 90, Air, m’a toujours intéressé. J’ai fait deux albums de musique électro sous un autre pseudo (Aliplays), sur un label allemand et sur un label français. Et en parallèle, je faisais du piano, de l’accordéon et de la clarinette dans un groupe du type La Tordue ou Les têtes raides. J’aimais bien ce mélange et mener les deux fronts, passer d’un univers à l’autre. La musique électronique est ma base mais j’ai aussi beaucoup écouté Higelin, Nougaro, Brel…
Vous avez passé vos dix premières années en Afrique. D’un point de vue musical, artistique, ça a aussi une importance ?
Certainement. Ma musique est très dans le ressenti. Ce sont des impressions qui remontent entre autres de l’enfance. Mais ce n’est pas conscient.
On retrouve dans Monolithe, un lyrisme, une ampleur qu’on entend dans Néon. C’est assez cinématographique ?
C’est la musique qui raconte des histoires. Les morceaux sont souvent sur le même schéma : très calmes au début, une emphase et une fin en apothéose. Parce que c’est ce que je ressens au quotidien. Je ressens très fort les choses, ce qui peut être pénible à vivre. La musique est une façon, je pense, pour moi, d’exprimer des choses que je n’arrive pas à exprimer dans la vie : une puissance, une force, une ampleur. J’adore les arrangements emphatiques mais j’aime aussi beaucoup le minimalisme ! Alors c’est compliqué… (rires)
Je voulais faire de la musique de film à la base. C’est un peu par accident que je suis devenu chanteur. Je trouve passionnant la musique à l’image : une note grave ou aigue sur un écran blanc raconte deux histoires complètement différentes. J’ai eu l’occasion de faire des génériques de séries, des musiques pour des documentaires, pour des pubs télé…
Vous étiez plutôt dans l’ombre avant en tant que musicien. Comment êtes-vous devenu Octave Noire ?
J’avais d’abord sorti l’album Néon sous un autre nom, complètement autoproduit, sur les plateformes de type Deezer. Juste avant, je l’avais envoyé au label Yotanka qui l’a beaucoup aimé. Pour le ressortir, on l’a retiré des plateformes et on l’a fait « au propre » avec un vrai studio, de vraies batteries etc… On lui a même donné un nouveau nom. Et c’est comme ça qu’Octave Noire est né.
D’où vient ce nom ?
Des sensations. J’ai voulu mélanger la vue à travers Noire, la couleur ou la non-couleur, et Octave, c’est le son. C’est une espèce de synesthésie, la communication entre les sens, comme un goût qui peut appeler une couleur dans le cerveau. Donc une octave est noire quand elle raconte déjà quelque chose.
Vous aviez envie de sortir de l’ombre ?
C’est par la force des choses que c’est arrivé. Quand j’ai composé l’album, à aucun moment, je n’ai pensé que je chanterai ! Quand Yotanka l’a produit, il a fallu réfléchir à le jouer su scène parce que c’est le but d’un album. Donc j’ai travaillé l’aspect scénique, j’ai pris des cours de chant.
J’ai toujours été « le mec à côté qui joue du piano » tranquille, planqué… Et à un moment, il a fallu assumer le truc. Ça prend un peu de temps quand ce n’est pas naturel. Et j’ai composé Monolithe avec toujours en tête l’objectif de le jouer sur scène. Je pense qu’il sera beaucoup plus facile à défendre sur scène que le premier.
J’ai voulu un album qui parle plus aux jambes et aux tripes qu’à la tête, en sortant du répertoire chanson dans lequel j’étais avec Néon pour aller davantage vers l’électro.
Chanson électro, c’est ce qui vous définit le mieux ?
Oui. Chanson électronique orchestrale.
Dominique A est une influence pour vous ?
Je l’ai beaucoup écouté. J’aime beaucoup son phrasé, qui est unique. J’avais enregistré la chanson J’ai choisi moi-même. Je la lui ai envoyée et quand il me l’a renvoyée avec sa voix, avec les mêmes paroles, ça racontait presque autre chose ! Il a complètement incarné le texte et y a mis une troisième dimension de sensibilité géniale. Je ne m’y attendais pas du tout. Une vraie leçon d’interprétation.
Vous avez invité donc Dominique A mais aussi Arm et Mesparrow, avec lesquels d’ailleurs Dominique A a aussi chanté. On a l’impression d’une même famille ?
D’abord, j’aime beaucoup ce qu’ils font. Avec Mesparrow, on est sur le même label et on s’était dit qu’il faudrait qu’on fasse quelque chose. J’aime beaucoup sa voix.
Je savais que Dominique A avait beaucoup aimé Néon. J’en avais été très flatté. J’ai pensé à lui sans me faire beaucoup d’illusions parce qu’il était très pris. Il a accepté et j’étais très content. J’aime beaucoup l’univers d’Arm, qui est aussi sur le même label que moi. Ses textes me parlaient. Et c’était cohérent de l’inviter sur Monolithe humain.
Votre label est nantais, comme Dominique A et Gaëtan Chataigner qui réalise vos clips. Vous avez un lien avec l’Ouest, la Bretagne ?
Ah oui. Il y a un creuset de ce côté-là ! Toute mon équipe est bretonne, de Morlaix, Saint-Brieuc,… Et mon nom de famille est nantais. Donc c’était logique !
Octave Noire c’est un projet breton : le MAPL de Lorient avec Anne Burlot-Thomas ont permis de développer le premier album. J’ai trouvé mes musiciens aussi grâce à elle. C’est un projet qui a vu le jour en Bretagne et j’y ai été accueilli à bras ouverts.
Vous n’avez pas de pression, après Néon, avec ce nouveau disque et cette tournée qui commence ?
On en a toujours un peu. C’est un 2e album et souvent ça ne pardonne pas. Il faut savoir faire un compromis entre la nouveauté et garder ce que le public avait aimé sur le premier. Un peu la quadrature du cercle. Mais j’ai fait de mn mieux. J’adore l’album. Mais ça dépend de tellement de paramètres qu’on ne maîtrise pas… L’essentiel est que je sois fier comme mon équipe de ce qu’on a fait.
On imagine que ça doit être assez particulier de recommencer avec un nouveau projet, en tant que chanteur, à 40 ans passés (Octave Noire a 46 ans) ?
Carrément. Je m’étais dit : à 40 ans, j’arrête la musique ! Et c’est là que ça a vraiment commencé… J’attends la cinquantaine avec impatience !
Par Grégoire LAVILLE
« Monolithe » de Octave Noire (Yotanka)











