Un colloque d’hommage à Milan Kundera vient de s’achever à l’université de Rennes 2 . Les grands écrivains étrangers venus s’installer pour de longues périodes en Bretagne ne sont pas si nombreux et j’avais eu plusieurs fois l’occasion de parler de Milan avec Albert qui l’avait alors accueilli à Rennes. Nous le racontons d’ailleurs sous une autre forme dans un livre à paraître en 2025, Duo Solo . Une sorte d’avant-première dans Bretagne actuelle.
Quelques mots d’introduction. Quand il est arrivé en France en 1975, il avait publié plusieurs recueils de poésie, mais s’était déjà fait un nom avec La plaisanterie (1968), préfacé par d’Aragon, chez Gallimard, son éditeur de toujours, Risibles amours (1970), La vie est ailleurs (Prix Médicis étranger 1973). Une trajectoire compliquée, car communiste, puis exclu, puis réhabilité et de nouveau exclu en 1970. Impossible, dès lors, de publier dans son pays et d’apparaître sur les rayons des librairies et des bibliothèques.
Connaissais-tu son œuvre avant son arrivée à Rennes ? Et comment s’est organisée cette arrivée ?
Albert Bensoussan. Comme beaucoup, j’avais lu son premier roman paru chez Gallimard, où j’avais publié en 1970 ma première traduction. La directrice de la collection, Ugné Karvélis, un beau matin, me téléphona pour m’annoncer l’arrivée à Rennes de Milan et Vera, que je ne connaissais absolument pas. Mathilde, mon épouse, et moi avons guetté leur arrivée et je me souviens qu’ils ont sonné en bas vers les 15 heures. Je ne sais plus quel jour de la semaine. Très peu de temps après, ils s’installaient dans la tour des « Horizons », un T1bis au 30ème étage, avec un balcon d’où, en se penchant, Milan prétendrait que par temps clair il apercevait le Hradchin, le Château de Prague et de Kafka !
Comment vivaient-ils leur exil forcé son épouse Véra et lui dans cette tour des « Horizons » et dans cette université si prompte à bouillonner ? Des amis, écrivains ou artistes ? Véra avait-elle trouvé une activité ?
AB. Milan était venu à Rennes pour occuper une chaire de professeur au département de Littérature comparée à l’université de Rennes-2. Il y côtoya un autre illustre émigré, le Hongrois André Lorant, spécialiste de Balzac, et rencontra aussi le lecteur au département de serbo-croate, Mile Pešorda, qui publierait plus tard son œuvre à Sarajevo. La première année, n’étant pas très sûr de son français, il venait tous les lundis chez moi pour que je l’aide à mettre au point son cours. Il m’en récompensa en dessinant ma carte astrale – n’oublions pas que, censuré à Prague, il vivotait alors en tenant dans la presse une rubrique astrologique et en faisant des horoscopes. Pour le reste, il se rendait régulièrement à Paris chez Gallimard et y retrouvait son meilleur soutien et ami, Roger Grenier, qui joua un rôle déterminant pour le faire sortir de Tchéquie. Quant à Vera, c’était l’épouse accomplie, l’amoureuse éternelle de son grand homme. Elle qui était photographe (et me tira d’ailleurs quelques beaux clichés) renonça à sa carrière – évoquée dans L’insoutenable légèreté de l’être, et Juliette Binoche l’incarne dans le film – pour s’occuper de son époux et de son œuvre. Et puis elle était la seule à Rennes à pouvoir parler en tchèque avec lui. J’ajoute que Kundera se savait surveillé par les services secrets tchèques, et je peux rappeler que lorsque le couple s’absentait de Rennes, Milan laissait chez moi, cachée sous la table de mon bureau, une mallette métallique verrouillée avec d’importants papiers. Un jour il m’affirma que la police tchèque – la STB –, était entrée frauduleusement chez lui aux Horizons, et la preuve en était une partition de Beethoven rangée à l’envers dans sa bibliothèque (qu’il avait montée lui-même avec des planches posées sur les bouteilles qu’ils avaient bues, leur apéritif préféré étant le Byrrh qu’ils avaient découvert avec ravissement).
Déchu de sa nationalité, François Mitterrand lui offrira dès son élection la nationalité française en même temps que Julio Cortázar, un autre de tes amis, sans doute. Sais-tu comment il a vécu cet épisode ? Et par la suite, vous êtes-vous retrouvés ?
AB. Milan est devenu français, lui qui, prémonitoire, avait écrit La Vie est ailleurs, roman qui fait suite à La Plaisanterie, et il fut heureux de l’être, au point de demeurer en France (et il adorait les Antilles, dont il avait découvert avec émerveillement que c’était aussi la France, car son statut d’apatride lui interdisait alors de se rendre à l’étranger) après le rétablissement de la démocratie en Tchéquie. Je revoyais épisodiquement les Kundera à leur domicile parisien, en répétant à l’interphone, comme mot de passe et pour conjurer leur méfiance, une comptine tchèque qu’ils m’avaient apprise : « Mamé tadi koccura co tu mysku vistoura » (le chat va chercher la souris au fond du trou). À un moment j’ai contacté Milan pour un dossier sur son ami Gabriel García Márquez, une commande du Magazine littéraire ; on a quelque peu échangé par téléphone, il a commencé à rédiger son article, puis a jeté l’éponge, trop fatigué, disait-il, et las, peut-être, de faire des ronds de jambe, ce qui n’était pas son style, lui qui détestait apparaître dans les médias.
Quelques mots sur son œuvre. Le Livre du rire et de l’oubli, 1979, L’Insoutenable Légèreté de l’être (1984), etc. Mais plutôt que de commenter ses romans, que disait-il de sa passion d’écrire ?
AB. C’est à Rennes, du haut de sa tour, que Kundera a rédigé son Livre du rire et de l’oubli. Ces deux mots sont au centre de son écriture qui doit beaucoup à l’esthétique tchèque tournée vers la dérision et la dénonciation, par le rire, des régimes autoritaires. On pense, certes, au Brave soldat Chvéïk, de Jaroslav Hašek ; de là, La Plaisanterie ou Risibles amours, où la satire et la critique du kitsch sont permanentes. C’est lui qui, dans ses cours, nous apprit que Kafka était un auteur comique. Et puis la mémoire : Kundera n’oublie rien, surtout quand l’histoire officielle de son pays diffuse, raconte-t-il, une photo truquée des années 50 représentant le président Gottwald coiffé de la toque de Clementis (titre d’une nouvelle), éminent homme politique, accusé de déviationnisme et exécuté lors du procès de Prague en 1952, qu’on a gommé de l’image officielle selon une technique éprouvée de ce que Kundera appelle la « dictature en décomposition ». Kundera rétablit la vérité en se servant de ses armes littéraires, de sa verve, de son sens de la dérision. Recevant le prix de Jérusalem en 1985, il cite en ouverture un proverbe yiddish : « Quand l’homme pense, Dieu rit », et cela éclaire son œuvre où le rire – le plus souvent grinçant – secoue toutes les pages.
A-t-il pensé à un retour dans son pays quand il est redevenu citoyen tchèque de plein droit en 2019 ? Il est vrai qu’il avait alors 90 ans.
AB. Il n’y est pas retourné, que je sache, en tout cas pas pour s’y réinstaller. À la mort de Milan en 2023, j’ai écrit à Vera : « Je suis noyé de tristesse et te serre dans mes bras. Nous sommes orphelins de Milan, lui, si présent, étroitement uni à toi, dans ma mémoire. Je ne vous ai jamais oubliés. D’où elle est, ma pauvre Mathilde, qui avait tant d’estime et d’affection pour vous deux, saura lui donner le baiser de bienvenue. Et moi aussi je suis maintenant si vieux. Je vous ai tellement aimés tous les deux ». Elle m’a répondu : « Merci, je suis sans force ce vendredi, tu as raison, peut-être ils bavardent à ce moment tous les deux…. Ta Vera ». Et c’est que toute sa vie, sa seule vie, fut exclusivement la vie de Milan. Aussi ne lui a-t-elle survécu qu’une année.
Jean-Louis COATRIEUX
1- https://nouvelles.univ-rennes2.fr/event/hommage-milan-kundera
2- Éditions Chemins de tr@verse











