On ne sait pas de quoi est fait un mythe ! Comment il se fabrique. On se souvient du sourire de Dany face aux CRS à Paris en 1968. La photo est de Gilles Caron qui immortalise le flic Le Padellec et le merle moqueur de mai !

Photo de la une de La Cause du Peuple, n°22, 15 avril 1972

La Bretagne a eu son mai 68 un peu plus tard, au printemps 72 à St Brieuc !

J’y étais ! Lycéens fascinés, nous courions derrière le mythe et ne voulions rien rater des manifs. J’étais en term. L’année des délices, des découvertes, du sens à tout et notamment aux rêves rimbaldiens de la liberté libre.

Ensembles à hurler pour une usine Le Joint Français que le fait du prince, De Gaulle, avait décidé en Bretagne et qui, à ce titre, exploitait sans vergogne les petits paysans devenus ouvriers – et les paysannes devenues ouvrières ! Soudain, c’est la rage. Ils n’en peuvent plus. Deux longs mois avec piquets de grève, occupation dure, prise en otages des patrons. C’est ce jour-là.

Le 6 avril 1972.

Soudain, clic-clac, photo. Soudain, au bon moment, au milieu des foules, dans le dense et la fournaise, dans la fatigue aussi, le regard de Jacques Gourmelen journaliste à Ouest-France fixe le moment. Décision du clic et décision du clac. Face à face, les deux bretons, copains de classe pas revus depuis des lustres. Ils se retrouvent. L’un prend l’autre au colbac et l’implore. L’un pleure face à l’autre invisible derrière le plexi de son casque. L’un étreint l’autre, chacun d’un côté de la barrière, chacun de part et d’autre de l’ordre. Inexorablement, institutionnellement divisés. L’un et l’autre séparés alors qu’ils sont de la même classe. Du même prolétariat. Du même village ! L’un a passé un concours de la fonction publique au plus bas de ses basses besognes et l’autre bosse à pas d’heure face aux fumées de caoutchouc.

L’ouvrier, avec tous les copains de l’usine, a déserté sa chaîne. Il veut faire sauter la ligne comme le dira bien plus tard le cher Ponthus, alors que l’anesthésie sociale est devenue générale et que le monde ouvrier est si morcelé, si éclaté qu’il ne s’éclate plus que sur son canapé et dans sa sainte famille, s’il en a une.

Reste la photo.

Témoin d’une ville et d’une région qui s’insurge. Les ouvriers du Joint sont moins payés que leurs collègues de l’usine de Bezons en région parisienne. Injustice pour les ploucs. Injustice pour les sous-prolos de l’Ouest. Même l’évêque briochin se mobilise et la ville, derrière son maire Yves Le Foll, manifeste et cotise. Tous chantent avec Kirjuhel et les autres, Servat ou Gweltaz Ar Fur que l’ouvrier breton dit merde au patron.

La photo montre un état du monde et pas que du monde ouvrier bien-sûr. Deux gars qui se retrouvent dans l’étreinte du paradoxe, et de choix politique qui les écrabouille autant l’un que l’autre. Une leçon pour aujourd’hui ?

Guy Burniaux, l’ouvrier, est mort à 73 ans ces jours-ci. Son pote Jean-Yvon Antignac, il y a quelques années. Ils n’auront pas fait de vieux os les deux prolos. Ils ont un nom les deux hommes de la photo même s’ils transcendent l’histoire comme Le Padellec et Cohn-Bendit. Les noms contribuent à l’Olympe n’est-ce pas. Pourquoi n’y aurait-il qu’Ulysse ou Prométhée ? Pourquoi des demi-dieux ou des vrais alors que le monde se fabrique avec des hommes, et des femmes, dont on sait les noms et prénoms.

Reste la photo d’une gwerz bretonne, un ex-voto laïque.

Des Bonnets rouges aux Gilets jaunes récemment, de Marion du Faouët aux incendies de portiques, des tonnes de fumier sur les préfectures de Landerneau ou du lait ruisselant dans les rigoles, de Plogoff jusqu’aujourd’hui, la Bretagne n’est pas qu’un mythe : le pouvoir central, non sans ressauts et violence, lui cède.

Les deux ouvriers morts, ni Joseph Ponthus il y a peu, n’empêcheront le grain de lever, le vent puissant du soulèvement breton de souffler et les larmes de colère de couler. Aucun mort ne nous est inutile. Ils sont notre courage, non ?

C’est bien gentil de faire ripaille/ Au vieux pays de Cornouaille/ Mais quand livrerons-nous/ Bataille ! Serge Kerguiduff dans le texte !

Comme le rêve est dur et comme le mythe perdure ! Viendront d’autres jacqueries, d’autres cris du peuple avant que les ouvriers du Joint et les flics se rejoignent, avec les paysans et le concret d’une espérée Commune !

On ne sait jamais comment se fabrique un mythe. On sait que c’en est un quand il est immortel ! Au milieu des milliers de selfies et de photos numérisées, reste un cliché, briochin, formidable et consolateur. La preuve que la jonction des larmes a eu lieu.

La réconciliation dans le rire viendra, non ?

Gilles CERVERA

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