L’Union des Démocrates Musulmans Français s’engage dans la course bretonne aux élections régionales. Sa présence en Bretagne risque de bousculer le paysage politique péninsulaire. Les Musulmans sont-ils devenus un argument électoral ?

L’Union des Démocrates Musulmans Français a été créée en 2012 par Nagib Azergui, ingénieur nanterrien d’origine marocaine. Son orientation politique est on ne peut plus claire : anticolonialiste, antisioniste, non confessionnelle et « profondément républicaine »​, ce qui ne l’empêche pas de militer pour l’autorisation du port du voile à l’école et dans les universités. Déjà implantée dans plusieurs régions, l’U.D.M.F. a déposé une liste en Bretagne baptisée « Tous unis contre l’islamophobie, agir pour ne pas subir » ; elle est menée par le Rennais Kamel Elahiar, qui se présente également en binôme aux élections départementales.

Selon Kamel Elahiar, les Musulmans d’aujourd’hui sont un peu comme les Bretons d’hier

L’U.D.M.F est un mouvement  antilibéral « centre-gauche […] fondé suite au constat que le Musulman ​était devenu un argument électoral majeur et récurrent dans la vie politique de notre pays » (dixit son créateur) ; il est toutefois classé par les Préfets comme d’obédience « communautaire », certains élus allant même jusqu’à réclamer son interdiction : c’est le cas de Xavier Bertrand dans les Hauts-de-France, souhaitant élargir l’interdit à toutes les listes communautaires ; quant à Bruno Retailleau, président du groupe Les Républicains au Sénat, il a également déposé une proposition de loi en ce sens. Surprise de Nagib Azergui qui compare l’U.D.M.F. au P.C.D, Parti Chrétien-Démocrate de Christine Boutin (rebaptisé V.I.A., la Voix du Peuple, en 2020), et condamne vivement les accusations de communautarisme.

La tête de liste bretonne, Kamel Elahiar, est un conducteur routier de 50 ans, il vit aux alentours de Rennes, et a choisi cet engagement parce qu’il en « avait marre des partis qui ont fait de l’islamophobie leur fonds de commerce afin de séduire les électeurs. C’est le concours de celui qui tape le plus fort sur la tête des Musulmans pour gagner des voix. » Rejoignant ainsi l’U.D.M.F., il souhaite lutter activement contre la montée de l’islamophobie, et fait sien l’un des slogans du mouvement  : « Sanctionnez ceux qui utilisent la haine des Musulmans pour se faire élire ». Kamel Elahiar observe que les partis politiques font de « l’islamodiversion […] au lieu d’évoquer les vrais problèmes : la crise économique, l’explosion du chômage et des inégalités, la précarité, les délocalisations… nos dirigeants ne parlent que d’islam ! » ; il ose, en outre, une analogie avec l’histoire de la Bretagne « Dans le passé, les Bretons ont parfois été stigmatisés, montrés du doigt, considérés comme des non-Français. C’est ce qui nous arrive aujourd’hui. » Sur sa liste, Kamel Elahiar a réuni des commerçants, des chefs d’entreprises, des enseignants, des ouvriers : « Tous ne sont pas musulmans, certains sont catholiques, d’autres athées », sans préciser la proportion de chacun.

Qui se cache derrière l’Union des Démocrates Musulmans de France ?

L’étude du programme de l’U.D.M.F. force à constater le souhait d’une « démocratie miroir » qui reflèterait la société telle qu’elle est devenue, le corps électoral devant représenter toutes les diversités ; un peu comme avec la loi sur la parité accordée aux femmes, l’U.D.M.F. souhaite une équivalence avec les autres diversités, à commencer par la musulmane. Notons toutefois qu’une telle liste bouscule la tradition française, aveugle aux questions d’origine et de confession. Dans l’esprit républicain, lorsqu’un élu incarne une forme de diversité, il n’en est ni le représentant, moins encore le défenseur attitré. Pour autant, les candidats de l’U.D.M.F. ne cachent pas vouloir incarner une population particulière, en l’occurrence musulmane.

Peut-on à la fois se prétendre laïc et se battre comme un diable pour obtenir l’autorisation du port du voile à l’école et dans les universités ? Mais surtout, que vient faire la question de l’islamophobie lors d’élections régionales et cantonales, puisque le sujet n’entre aucunement dans les compétences de ces institutions territoriales ? Et que penser d’un parti qui demande la suppression de la candidature d’un de ses plus tenaces opposants – Philippe Vardon lors des municipales niçoise 2020 – l’accusant d’être un « néonazi » ? Quant à l’argument de vouloir représenter une « population qu’on n’écoute jamais » (sic), ne prête-t-il pas à sourire, dans la mesure où la communauté musulmane française est l’une des plus écoutées, autant pour satisfaire ses exigences que pour canaliser ses dérives ?

Un vocabulaire issu de la bonne conscience woke

Le programme de l’U.D.M.F. martèle les idées rebattues de la bonne conscience woke… façon musulmane. Un vocabulaire choisi et des aphorismes redondants qui manquent souvent de précisions. Voici quelques exemples. « Faire barrage aux extrêmes »… Lesquelles ? –  « Agir pour défendre nos libertés et pour ne plus subir »… Les Musulmans de Bretagne auraient-ils droit à des libertés différentes que celles des autres Bretons ? « Défi du vivre ensemble pour une égalité homme/femme »… Certes, mais il s’agit en l’espèce de femmes potentiellement voilées – « Devoir de solidarité »… Envers qui ? – « Droit de vote des étrangers non communautaires aux élections »… Quid des migrants arrivants en France ? Etc.

Notons également ceci, car L’U.D.M.F. souhaite lutter contre « l’exploitation régulière des Musulmans servis en pâture, partout en Europe, afin d’endosser la responsabilité de l’échec des choix politiques menés au sein de l’U.E. en matière d’économie, de sécurité ou d’intégration. » (sic). Enfin, monsieur Kamel Elahiar veut impérativement « une loi pour combattre l’islamophobie »… Quand on sait que les actes anti-chrétiens sont en augmentation constante depuis ces trois dernières années – plus 1000 ont été commis en 2020 sur le territoire français, dont plusieurs en Bretagne – auxquels s’ajoutent 339 actes antisémites pour 235 antimusulmans, on est en droit de s’interroger sur la nécessité d’une éventuelle loi de protection, et au bénéfice de quelle communauté son application serait la plus urgente.

Les régions à forte identité locale sont épargnées par les extrêmes

La reconfiguration régionale engagée par la réforme territoriale de François Hollande en 2015, laisse aujourd’hui imaginer que les Basques, les Alsaciens et les Lorrains pourraient voter « musulmans » au prétexte que l’U.D.M.F. est représentée dans leur région. C’est faux ! La Nouvelle-Aquitaine (incluant le Pays Basque) et le Grand-Est (regroupant l’Alsace et la Lorraine) englobent chacune un espace si vaste qu’il ne distingue plus les pays régionaux à forte identité locale, alors que ce sont précisément eux qui constituent le plus solide barrage contre les extrêmes, qu’elles soient de gauche, de droite, ou religieuse : la seule identité qui vaille dans ces territoires, est l’identité régionale. En outre, les voix briguées par l’U.D.M.F. obligent à constater que l’islamisation de la France concerne désormais nos provinces… Sauf la Corse ! L’U.D.M.F. ne s’y présente pas. Pas pour le moment. Quand le vote autonomiste est au plus haut, la démocratie semble renforcée par l’absence de listes communautaires, faute d’électeurs.

N’oublions pas non plus les paradoxes. Celui de s’affirmer à la fois laïc et Musulman démocrate. Observons les non-sens. Celui de vouloir « participer à la cohésion et non à la fragmentation », tout en défendant bec et ongles le port du voile pour les femmes. Considérons qu’un projet politique mené par le prisme des intérêts d’une seule communauté ne peut être démocratique. Et méfions-nous des antilibéraux à la bonne conscience éthérée qui, trop souvent, s’avèrent être les fossoyeurs de la laïcité. Reconnaitre les signes d’une époque et savoir les analyser est la vertu des plus forts. Si certaines démocraties s’accommodent bon an mal an du communautarisme. La France non. Et la Bretagne jamais.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mais 2021 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle

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