L’influence des langues étrangères sur le français est considérable. Outre le latin, le grec, et l’ancien italien qui alimentent les bases linguistiques francophones, s’y adjoignent, entre autres, des emprunts arabes, anglais, allemands, espagnols… mais aussi bretons…

Il existe quelques rares pays multilinguistes, c’est à dire possédant plusieurs langues officielles. Citons le Canada, pour l’essentiel anglophone mais aussi francophone dans sa province québécoise ; la Belgique, néerlandaise en Flandre et francophone en Wallonie ; également Israël où l’arabe et l’hébreu se partagent le titre d’idiomes nationaux ; mais ces pays dont le pouvoir central publie les lois en plusieurs langues, restent l’exception qui confirme la règle selon laquelle une langue reconnue comme telle coïncide presque toujours avec un état constitué.
Ainsi, appelle-t-on langues régionales, comme le breton, le basque ou le catalan – demi-exception toutefois pour le catalan car elle est la seule langue régionale qui soit aussi nationale puisqu’officiellement reconnue par la constitution andorrane. Oui, en Andorre, on parle catalan – ; ainsi donc appelle-t-on langues régionales celles n’ayant pas bénéficié d’un choix politique qui en a fait la langue unique d’un État. Ces idiomes régionaux sont très souvent en situation précaire, comme c’est le cas du breton en France, malmené sous la monarchie mais surtout pourchassé par la République depuis 1791.
De Merlin aux Goélands en passant par Excalibur
Pour comprendre l’influence de la langue bretonne sur le français, il faut remonter aux premiers Bretons insulaires, ceux de la Grande-Bretagne actuelle qui, un jour, en fuite de leurs ennemis, débarquèrent sur le continent pour s’installer sur les terres d’Armor. La culture de cette époque est avant tout verbale, nourrie de personnages fantastiques, farfadets et lutins qui rythment des aventures merveilleuses dont la seule finalité est toujours le succès d’une Bretagne indépendante, fière et triomphante. C’est Merlin… Excalibur… Arthur qui monte sur le trône et réunit les chevaliers autour de tables rondes… Où est la vérité ? Quelle est la part concrète de légende ? Personne ne le sait vraiment. Quoi qu’il en soit, au Ve siècle, le peuple breton se divise entre la Grande-Bretagne actuelle et la future Bretagne française. La langue brittonique est alors là-même de chaque côté du mor Breizh (Manche) avant d’évoluer différemment sur l’île et sur le continent.
Les premiers emprunts ne sont pas traduits
A partir de cette époque, certaines expressions bretonnes pénètrent le gaulois, l’une des langues celtiques les plus usitées jusqu’au Ve siècle, alors en pleine mutation face au latin imposé par Rome. Les premiers mots sont bruts. Intraduisibles. Ils se prononcent à l’identique malgré une graphie latinisée. Le nom Dolmen (dont l’emploi définitif ne sera attesté qu’en 1805 par l’Académie française) est construit avec les expressions bretonnes Toll qui signifie « table » et Men relatif à « pierre ». Idem pour Menhir (attesté en 1807) dans lequel nous retrouvons la « pierre » en première syllabe, et Hir pour l’adjectif « long/gue ». Même chose avec Goéland (attestation de 1484), du breton Gwelan pour « mouette » qui donnera aussi « goélette ». Ou encore Fest-noz, fête nocturne, aujourd’hui couramment employé en Bretagne et que l’on retrouve littéralement dans le Larousse ou le Robert depuis 1970.
D’autres mots ou expressions typiquement « français », sont également issus du breton. Notons le verbe « baragouiner », du latin barbaros : étrangers qui bredouillent une autre langue. Le terme vient du breton Bara : pain, et Gwin:vin. Le baragouin est en vieux français un langage incorrect avec lequel les pèlerins bretons demandaient tant bien que mal l’hospitalité dans les auberges. Poursuivons avec « califourchon ». La locution « être à califourchon » relève du breton Kall signifiant « testicules », et du latin furca désignant une « fourche ». L’image parle d’elle-même. Plus proche de nous, le mot « cohue » prend naissance au XIIIe siècle par le breton Koc’hu/Koc’hui qui désignait une halle où se réunissaient les marchands.
Des mots mais aussi des idiomatiques
L’autorité du breton dans la conversation francophone s’illustre également par des idiomatiques (expressions propres à une langue) qui, sans le savoir, nous mènent à devenir presque bilingue bretonnant. « Que dalle ! » Cette locution populaire vient du breton Dall signifiant « aveugle ». « N’y voir que dalle ! » et, par extrapolation : « avoir la dalle » voulant dire ne rien avoir dans l’estomac. Observons toutefois que, dans cette dernière phrase, le mot « dalle » est un dérivé du breton par l’intermédiaire du romani (langue des Roms originaire du nord de l’Inde) « dail », qui veut dire « rien ».
Lorsque vous serez fatigués de toutes ces explications, peut-être certains éprouveront-ils le souhait d’ « Aller au pieu ». L’expression n’est pas bretonnante mais elle s’inspire des ouvriers de l’arsenal brestois qui, jadis, avaient pris l’habitude de se reposer en tendant une toile entre deux pieux. Une seconde explication suppose que le terme « pieu » désignait en vieux breton une forme de peau « de sommeil » sur laquelle on aimait s’allonger. Étymologie que l’on retrouve également vers la fin du XVIIIe dans la lange picarde signifiant une peau sur laquelle on dormait.

Degemer Mat à Harvard !
Autant de mots, expressions, idiomatiques et idiotismes (formes impossibles à traduire dans une autre langue) ont justifié l’intérêt de Harvard (USA – Cambridge – Massachusetts) où la langue bretonne est désormais enseignée depuis 2013, après que le Département de Langues et Littératures Celtiques de la prestigieuse université ait signé un accord avec le Département de Breton et d’Etudes Celtiques de Rennes II. Les objectifs ? « Enrichir l’étude des langues, littératures et cultures auprès des étudiants de master et de doctorat en intensifiant les collaborations de recherches entre enseignants et chercheurs des deux universités. » Rien que ça ! Alors, à tous ceux qui affirment que la langue bretonne est une coquetterie régionale ressuscitée aux hormones, Bretagne Actuelle répond : Degemer Mat à Harvard ! – Bienvenue à Harvard !
Jérôme Enez-Vriad
© juillet 2019 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Principales sources :
– Le Grand Robert et le Larousse
– Romanesque, de Laurent Deutsch – Éditions Michel Lafon
– Le dictionnaire amoureux des langues, de Claude Hagège – Éditions Plon
– Dihum, de Thierry Jamet – Le Temps éditeur
– La Langue bretonne des origines à nos jours, de Serge Plenier – Éditons Ouest-France
– Histoire de la langue bretonne, de Fañch Broudic – Éditons Ouest-France
– Fils de ploucs (Tome I & II), de jean Rohou, Éditons Ouest-France poche
– Harvard College











