Il y a comme ça, à la rentrée littéraire dont on se fout un peu, cela dit entre nous, de quoi soudain nous retourner l’esprit, nous surprendre et donner envie de crier au nouveau, de prétendre à l’inédit, d’invoquer l’hyperbole. On se dit il faut le dire, un auteur est là, qu’on ne connaissait pas. On se demande pourquoi il nous parle davantage, son style, son obsession, ses tics et son peu de toc, sa franchise, sa modernité même si ça ne veut pas dire grand-chose, bref, une manière singulière qui se lie à notre singularité de lecteur ! Ce livre est assez épais et s’avale comme un sirop, âpre, comme un alcool, fort, comme un livre à lire d’urgence.

Et il paraît qu’on n’est pas seuls à l’engloutir d’enthousiasme ! Toute l’Espagne l’a lu ou va le lire ! On serait même à la mode et sans passer obligatoirement par Moix !

Le livre est un succès ibérique, phénoménal. Son titre est Ordesa, son auteur se nomme Manuel Vilas.

C’est un livre gai de la tristesse, mélancolique de la joie, un livre de la perte. L’inexorable perte est à chaque page avec ironie, humour, fantasme, et peut-on le dire ainsi, déconnage ! Un livre du deuil mais qui déconne et surtout détonne. Pas d’un deuil plan-plan, papa-maman, d’un deuil universel. L’univers se perd à chaque perte, est perdu à chaque minute qui passe. Chaque ami des parents qui meurt, chaque magasin où les parents allaient et laissaient des ardoises qui baisse le rideau, chaque disparition est une mort ajoutée de l’enfance. Voilà pour une part non négligeable du livre. Un roman des déperditions. L’auteur, du moins le narrateur, a bu, beaucoup bu, s’y est perdu. C’est moderne, c’est un roman américain sans Amérique. Un roman dont le narrauteur nous ressemble. Des êtres paumés, éperdus, qui se retrouvent par moment, se divisent souvent et chaque partie du puzzle a un nom : papa, maman, le non-retour et le ratage ! On y revient car l’auteur ne peut laisser tomber le peu dont il dispose, une silhouette paternelle en contre-jour dans la Seat ou la cuisine dont la mère a horreur et il faut bien bouffer. Quelques photos surprennent au fil de la lecture, preuve à l’appui que ce qui est dit est moins une friction de fiction qu’une fission atomique du moi.

Le livre a cette qualité universelle de tout prendre en compte : un réel qui oblige, qui obsède, que le narrateur ressasse et qui l’essore comme un vieux tambour de machine à laver.

Ce feu fait un livre

D’ailleurs, le livre est un vrai catalogue d’électroménager. De celui qui apparaît et change la vie des années soixante jusqu’au putain de lave-vaisselle de l’appartement témoin d’après crise dont on ne sait pas s’il va ressusciter on non. Il s’agit d’un livre pascal qui se fout du tiers comme du quart des religiosités – et des fêtes espagnoles où il en profite pour rouler à fond puisque la policia est occupada ! -. Le livre tourne autour de la résurrection et du drame pour un fils d’avoir incinéré ses parents dans des cercueils cheap : ce feu fait un livre.

La pauvreté espagnole est la même partout en Europe et dans le monde. L’auteur décrit cette dimension sociale de la classe moyenne-basse. Son regard sociologique vient de l’intérieur, du cœur des fins de mois et du bord des zincs, tapas chiches et crise en Espagne avec immeubles vides et bulle qui pète. Aussi la grande richesse inabordable et royale est abordée, ironie et talons aiguilles obligent, et cet après-franquisme où tout le monde a vécu le front bas et dont aucune tête d’Espagnol ne se relève vraiment. Très fiers vus de loin, tous honteux vus de près.

Faillite à venir, jeux télés et abrutissement à la clé

Voilà donc l’histoire du fils d’un commis-voyageur dont la petite ville de Barbastro est la base et les tailleurs d’Aragon les clients de plus en plus rares. Faillite à venir, jeux télés et abrutissement à la clé et ce, de longues années durant. Manuel Vilas nomme toutes ces défaites du père et de la mère et, parce qu’il écrit pour pas ou peu de lecteurs (ça change !) redevient son père sans clients ou sa mère sans but ! Il invente une langue de vérité à force de ne plus tricher, d’approcher le cœur du réacteur. Le fils n’aime pas ses parents dont il regrette et convoite, une fois morts leurs visites obsessionnelles et quotidiennes.

Lisons ce livre. Après Céline, il y a eu Morgiève. Ou, d’aussi essentiel, Thomas Bernhard, avec sa haine autrichienne comme il y a Manuel Vilas et sa haine espagnole. On pense aussi à Annie Ernaux pour l’espèce d’essentialité partagée que la littérature découvre ou, trêve de références, on aurait à faire à un Grégoire Bouillier pas moins névrotique mais plus subtil.

Manuel Vilas, un auteur nouveau dont le livre se termine avec de la poésie, comme un condensé brûlant des épisodes précédents ! Au feu ! La littérature brûle !

Gilles CERVERA
Manuel Vilas « Ordesa », éditions du sous-sol, 398pp, 23€

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