L’ouvrier de la mort est le premier tome des Enquêtes d’Anatole Le Braz, une série policière imaginée par Gérard Lefondeur. L’auteur est breton… L’éditeur aussi… Le décors et l’intrigue s’inspirent de la Bretagne… Bevet Breizh !
Il n’est pas indispensable d’évoquer le sujet d’un livre, ce qu’il raconte et sa teneur intrinsèque, pour convaincre de son intérêt. Si L’ouvrier de la mort ne relève pas d’une intrigue compliquée ni même simple, elle n’est au reste pas davantage diabolique ou séraphique, ingénieuse ou morne, mais peu importe, l’essentiel est qu’elle soit écrite avec des mots ordinaires et qu’elle nous passionne. Un romancier populaire s’applique à disparaître, tout au moins à ne pas faire trop de bruit dans les coulisses d’où il tire ses fils. À aucun moment, le lecteur ne doit se dire : « Mais qu’est-ce qu’il écrit bien ! ». L’idéal serait presque que le texte ne soit écrit par personne, avec une économie de moyens justifiant l’oubli d’une sophistication proustienne… de la colère célinienne… et plus encore du feu aragonien…
Vrais suspects et faux coupables
Gérard Lefondeur est un romancier. Attention ! Pas un écrivain, mais un romancier. Proust, Céline et Aragon sont des écrivains, véritables couturiers de la littérature, des as du verbe, mais l’artisan Lefondeur c’est autre chose. On l’imagine le nez sur son manuscrit au fil duquel il entrecroise mille intrigues et moult personnages. Notre homme aime les aventures fortes, celles des belles machinations, avec un début, un milieu et une fin. Ainsi, le lecteur chemine à son rythme vers de fausses pistes avant d’arriver au dénouement final. Inutile d’en dire plus, ce serait gâcher un réel plaisir de lecture, d’autant que les bons suspects font rarement de vrais coupables, surtout lorsqu’un crime est commis… puis un second… un troisième… c’est en fait une série d’assassinats qui justifie d’être investigués. Dès lors, Gérard Lefondeur chantourne quelques formules choisies, il glisse ici et là un mot inattendu à la manière d’une mignardise littéraire lui permettant de débobiner son intrigue ; chacun doit imaginer un sablier qui, grain après grain, écoule les mots d’une machination redoutable. Pas une phrase n’est écrite pour être jolie… Aucune emphase creuse…Nulle morale ni grande philosophie sociale… Non ! Juste une enquête. C’est tout. Et c’est suffisant.
Mystère de l’écriture et plaisir de lire
On l’aura compris, Gérard Lefondeur ne fait pas dans la pamoison superfétatoire. Ce qui lui importe est de ne pas laisser le lecteur se détourner de l’histoire qu’il est en train de lire. Aucun colifichet verbeux n’agrémente L’ouvrier de la mort. Le récit. Seulement le récit. Au diable cosmétique et maquillage. Vous ne lirez que les mots nécessaires. Mais alors ! Cette écriture sans emphase inutile ne serait-elle pas terne ? Et bien non ! Elle est tout à l’inverse pleine et entière précisément parce qu’elle est invisible. Manière de raconter sobrement et sans fausse littérature comme c’est trop souvent le cas de nos jours. Cela n’évite en rien de suivre avec intérêt les protagonistes et leur trajectoire héroïque. Mystère d’un texte qui renvoie au simple plaisir de lire.
Les romanciers ne se dévoilent pas. Ils gardent leurs secrets pour les escamoter dans une histoire. Ils se dissimulent entre quelques mots choisis qui donneront vie à un narrateur. On peut y voir une définition de ce qu’est l’écriture : fixer sur une page blanche ce qui, par essence, est personnel, voire intime, tout en laissant croire au lecteur qu’il existe une continuité ostensible à découvrir. Là est le sujet de Gérard Lefondeur. Celui qui aura pour livre de chevet L’ouvrier de la mort vivra parmi des morts plus vivants que bien des vivants. Il mêlera l’ésotérisme et la conjuration, les textes poussiéreux des greniers d’antan l’aideront à conjuguer sa vie au présent, la curiosité de l’enfance qui disparait à l’adolescence renaîtra comme un farfadet soudain perché sur une balançoire et, lors de ses insomnies, il se souviendra avoir une lecture en cours, distrayante, addictive, obsédante… celle de la première Enquête d’Anatole Le Braz.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Juin 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Les enquêtes d’Anatole Le Braz : L’ouvrier de la mort, un roman de Gérard Lefondeur aux éditions Palémon – 384 pages
Format poche Gutenberg 11×18 : 11,00€ aux édition numérique E-Book : 6,99€












