Contemporain de l'Art Déco en France et du mouvement Bauhaus en Allemagne, les Seiz Breur ont bouleversé l'Art breton moderne. Fondé en 1923, son influence fut essentielle pour le renouveau culturel de la région, et son impact est encore présent dans la création contemporaine. Bretagne Actuelle en est d’ailleurs une forme de conséquence journaliste.

Contrairement aux idées reçues, le renouveau politique, économique, social et culturel de la Bretagne ne date pas des années 50. Moult innovations furent ébauchées avant. D’un point de vue artistique, l’éveil pris jour au début des années 1920, conduit par un groupe de Bretons expatriés à Paris qui choisirent le retour au pays afin d’engager une politique culturelle novatrice. L’implantation de leur mouvement devait s’intégrer à la dynamique bretonne locale. Ainsi naquirent les Seiz Breur (les Sept Frères) qui, à son apogée, regroupa une cinquantaine d’artistes pluridisciplinaires. Leurs domaines furent d’abord au nombre de sept :  Architecture… Artisanat… Décoration… Littérature… Musique…Peinture… Sculpture… Avant de s’étendre à la céramique, l’ébénisterie, la ferronnerie, la gravure, le textile, la typographie, le vitrail, etc.

Banal aujourd’hui mais novateur hier

Fin de la Première guerre mondiale. L’Europe à l’agonie n’a d’autre choix que de se reconstruire dans tous les domaines. Les années 20 voient apparaitre quantité de groupes d’artistes nourris par un bouillonnement d’intentions spécifiques à chaque pays, en particulier chez les deux principaux ennemis : l’Allemagne et la France. Les Allemands initient le mouvement du Bauhaus à partir de 1919. La France préfère tirer parti de l’influence Art Déco d’avant-guerre dont l’apogée prendra forme lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de Paris, en 1925. Certains projets s’engagent autour d’un renouveau régional. C’est le cas des Seiz Breur dont les innovations rayonnent aujourd’hui encore dans l’imagerie commune de la Bretagne.

A l’origine du groupe, il y a la rencontre d’une femme, le peintre Jeanne Malivel, avec son confrère René-Yves Creston. Nous sommes en 1918. L’épouse de Creston, une céramiste de talent, les rejoint ainsi que le sculpteur Georges Robin. Les quatre amis décident de créer une communauté d’artistes nommée Seiz Breur, référence à un conte gallo illustré par Jeanne Malivel qui, après avoir intégré l’École des beaux-arts de Paris, décide de revenir à Loudéac en 1922. Fin 1923, elle propose au groupe de prendre une part active dans l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes, devant se tenir à Paris en 1925. Ils ont deux ans pour œuvrer au bénéfice de l’art breton afin de le (re)présenter dans le capitale. Se joignent à eux plusieurs connaissances : le céramiste Pierre Abadie-Landel… l’ébéniste redonnais Gaston Sébilleau… et quelques autres.

Ce qui est banal aujourd’hui était novateur il y a un siècle. Dans l’esprit des Seiz Breur, l’art breton doit être vivant, toujours en évolution et surtout ne pas rester un catalogue d’œuvres anciennes. Le mouvement vise la pluralité des disciplines, des techniques, et un renouveau de l’expression artistique bretonne. Broderies… Statuettes en faïence de Quimper… Vêtements masculins et féminins (au moment où le costume breton est abandonné massivement, ainsi devient-il l’objet d’une actualisation) … Notons des objets liturgiques s’opposant à l’art sulpicien… Il est aussi question d’utiliser des matériaux inédits, tel le béton au début de son emploi massif… Les Seiz Breur s’intéressent aux techniques nouvelles, comme le photocollage ou le cinématographe… C’est aussi la mise en œuvre d’une diffusions inédite à travers le livre, la carte postale, le timbre, le calendrier, l’affiche, etc. Sans oublier les incontournables références celtiques que sont triskèles, spirales et hermines. Pas un domaine, une surface ou un motif n’est oublié.

« Netra na den ne vir ouzimp kerzout war-du ar pal
Avel a-dreñv, avel a-benn, Seiz Breur, war-eeun !
 »

Fin du XIXe siècle. Les Arts appliqués – qui sont le secteur d’activités des stylistes (designers pourrait-on dire aujourd’hui) travaillant l’aspect et la fonction de ce qui entoure l’individu : objets, habitat, vêtements, communication… – les Arts appliqués croissent partout en Europe. Les causes peuvent en être idéologiques, parfois économiques, banalement culturelles, certaines sociales, mais toutes sont liées aux multiples bouleversements engendrés par l’essor industriel ; prenant ainsi le contre-pied des époques précédentes, les Arts appliqués épurent et simplifient, un choix avant tout pratique puisqu’il est plus aisé de produire à la chaîne des formes moins complexes. Les Seiz Breur n’échapperont pas à cette règle d’élagage.

Leur devise affirme que « Netra na den ne vir ouzimp kerzout war-du ar pal avel a-dreñv, avel a-benn, Seiz Breur, war-eeun ! » (Rien ni personne ne nous empêchera de marcher vers le but, vent arrière, vent debout, Seiz Breur, tout droit !). Bientôt, ils sont près de cinquante artistes, artisans, musiciens, architectes soucieux d’un « art national breton » qui, jusqu’en 1947, oscillent entre une admiration pour l’ancien et un véritable allant vers des audaces plus modernes. On observe cette clarification en premier chez Jeanne Malivel qui, loin du petit Breton en costume traditionnel sur la vaisselle d’époque, fait le choix de simplifier les ornementations. Idem avec les références à la mythologie celtique. Les motifs irlandais et gallois sont à leur tour actualisés. Les couleurs évoluent. Outre le druidisme, les légendaires thèmes de Brocéliande, ceux du cycle arthurien et la religion avec ses habituels pardons ou pèlerinages, les Seiz Breur s’inspirent désormais de la vie quotidienne rurale et maritime.

Des œuvres méconnues mais novatrices

La présence des Seiz Breur aux grandes messes culturelles du début du XXe siècle : les Arts décoratifs de 1925 et l’Exposition universelle de 1937, permet d’élargir leur notoriété à d’autres artistes bretons contemporains. Tous espèrent un épanouissement global de l’artisanat régional à l’échelle national ; pour ce faire, l’art breton doit rester fidèle à ses racines, mais également s’émanciper des biniouseries caricaturales. Ainsi naîtront des œuvres emblématiques, bien qu’elles soient aujourd’hui encore méconnues du grand public. L’une de ces créations est illustrée par l’architecture novatrice de la chapelle Saint-Joseph, à Lannion.

En 1907, des frères capucins viennent s’installer dans les locaux vacants d’une chapelle du XVIIe siècle. Devenu l’institution Saint-Joseph, le nouvel établissement prospère et s’agrandit. Au début des années 1930, il est fait appel à un architecte local membre des Seiz Breur, James Bouillé, fondateur avec Xavier de Langlais de l’Atelier breton d’art chrétien. L’usage audacieux des possibilités techniques et plastiques offertes par le béton, permet la mise en place de voûtes en forme d’arcs paraboliques définissant un espace sacré transparent de lumière. Une vaste fresque signée Xavier de Langlais et les vitraux réalisés par Georges Rual participent à l’harmonie de la nef aux proportions peu communes pour les années 30.

L’art d’une renaissance nationale

Si aujourd’hui l’artisanat paysan tend à s’étioler, et si, de fait, l’art populaire va déclinant, il est cependant remarquable que l’art breton, loin de disparaitre, connaît un nouvel essor grâce à l’influence des Seiz Breur. Elle se perpétue de génération en génération au format d’une essence populaire qui ne faillit pas à l’héritage du passé, manière de poursuivre et rénover la pensée bretonne qui, au reste, est sans doute plus bretonne qu’elle ne l’a jamais été puisqu’elle a désormais conscience de l’être. C’est d’ailleurs, en ce centenaire de la création des Seiz Breur, la raison pour laquelle nous pouvons qualifier l’Art breton d’art national puisqu’il ne représente plus l’esthétique d’une seule région ou d’un seul groupe d’influence, mais celle de toute la Bretagne, c’est à dire d’une Nation et de son peuple.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mai 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing

Illustrations : Buffet à glissière (Creston/Savina) – Rennes, Musée de Bretagne //Saint Gweltas, sculpture bois de Joseph Savina //Sculpture porcelaine Cheval de René-Yves Creston //Portrait de Chateaubriand sur bois gravé par Jeanne Malivel

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